vendredi 1 juin 2018

Dans le corridor

Bain Morgan (archive de la Ville de Montréal)
Mon bon Monsieur,
              Apprenez que tout flatteur
     Vit aux dépens de celui qui l'écoute.

Avant même d'entrer dans la piscine, je savais que ce ne serait pas une bonne journée. Occupée par des dizaines d'enfants, la section « Bain libre » consistait en une mer de cris et de vagues. Puis, en marge, une dame, une seule, se tenait dans le corridor des nageurs. Aussitôt que je la rejoignis dans l'eau, la première chose qui me traversa l'esprit après qu'elle se mit à se plaindre qu'aujourd'hui, c'était terrible le monde qu'il y avait, c'est qu'elle n'avait pas sa place et qu'avec ses mouvements désarticulés, son souffle court, c'était de la négligence que de ne pas lui porter secours et de la laisser s'escrimer à de pareilles manœuvres. La réadaptation physique, ce n'est pas ce que j'appelle faire du sport. C'était elle qui me semblait de trop, mais j'évitai de lui en faire la remarque. Conciliantes, on décida de se partager l'espace. Plutôt que de se suivre à la queue-leu-leu, on resterait chacune de notre côté. Ainsi, l'équilibre était facile à maintenir.

Si le hasard faisait que nous étions arrivées au bout du corridor en même temps, il se pouvait qu'elle m'adresse une ou deux phrases qui consistaient essentiellement en des critiques concernant l'ambiance survoltée des lieux ou le laxisme des sauveteurs davantage occupés à jouer le rôle de vigie que de gardien. Je comprenais tout à fait ses plaintes, mais dans l'eau, je ne voyais que mes propres bras et guère plus. Toute cette cohue n'avait que peu d'impact sur ma satisfaction à nager, mes oreilles étant plongées dans l'eau la majeure partie du temps. Ce ne sont donc que des sourires polis que je me contentais de lui adresser, bien consciente qu'un geste de plus m'aurait fait sombrer de son côté des choses. On le sent quand une personne ne cherche qu'une brèche pour engager la conversation. Aucune envie de mettre le doigt dans un engrenage trop bien huilé. J'étais là pour nager. 

Cet écosystème, à la fois précieux et fragile constatai-je ensuite, fut bouleversé par l'arrivée d'un autre nageur, un habitué comme moi qui s'accommode, lui aussi, d'échanges timides. Des hochements de tête tout au plus. Même si je tenais à cet équilibre savamment construit dans les dernières minutes avec la vieille empotée, je me pris à espérer qu'elle quitte le couloir pour que l'on puisse s'adonner, mon nouvel allié et moi, en paix et sans retenue, à nos longueurs. Avec elle dans le chemin, il devint difficile de conserver un bon rythme. La mécanique s'avérait complexe. Il fallait dorénavant contourner la dame, garder une saine distance entre nous, les nageurs, tout en évitant les impacts quand venait le temps d'effectuer des dépassements. Un défi que d'assurer un tel ballet, mais nous y arrivâmes après quelques ajustements. Mon bonheur était toutefois loin d'être partagé par la dame qui semblait bousculée de toutes parts : d'un côté, les jeunes éclaboussaient sans retenue et beuglaient comme sur le bord de la noyade, d'un autre, le nageur et moi nous exécutions avec sérieux en l'ignorant autant que faire se peut.

Puis, cela devint carrément invivable. Des transfuges brisèrent les règles tacites de la vie en bassin fermé. À tout bout champ, des jeunes se mirent à emprunter le couloir de nage pour s'essayer à la science du crawl. J'en fis la découverte étonnante lorsque une houle démesurée me sortit de ma transe. Je m'interrompis, relevai la tête et constatai qu'une trâlée d'enfants avaient migré sur notre territoire. La patience m'indiqua d'attendre quelques secondes et elle eut raison : les enfants retournèrent dans l'ère de jeu, se rendant bien compte qu'ils étaient peu doués pour ce genre d'exercice. Je repris mon élan et l'ordre revint au sein de ce que je considérais désormais comme notre drôle d'équipe : la vieille, le nageur et moi. 

Lorsqu'une chaleur aiguë commença à se loger dans mes bras, une pause m'apparut nécessaire. La vieille en profita pour se jeter sur moi pour me faire causette. Elle s'empara à nouveau du chapelet d'irritants exposés plus tôt : l'affluence démesurée, le manque d'autorité des sauveteurs, l'agitation des enfants. Cette fois-ci, par contre, elle glissa un mot à propos de l'autre nageur : il prenait trop de place. Le culot de cette effrontée sans vergogne eut l'heur de fouetter mon esprit ramolli par l'effort. Je n'avais qu'une idée : l'entretenir d'hypocrisie, de poutre, de paille, de yeux, de... Les préceptes de l'Évangile n'ont pas été inventés pour les chiens. À celle qui était un obstacle majeur dans l'exercice de mon plaisir, j'allais rétorquer que la piscine est un lieu public, donc ouvert à tous, qu'il fallait s'efforcer de vivre ensemble malgré les petits désagréments que cela impliquait, que ce n'était que des enfants, que... Tout cela, on dirait, pour me convaincre moi-même de ma propre valeur en tant que personne raisonnable, capable d'accepter le chaos des villes où, c'est bien normal, tout activité vient avec une grande quantité d'humains.

Avant que j'aie le temps de dire quoi que ce soit, elle laissa tomber Mais vous, c'est pas pareil. Suspendue quelque part dans la stratosphère de ma bonne conscience, je me sentis devenir captive. L'oreille excitée par ce qui s'annonçait une flatterie, je fis une chute salutaire de quelques pieds pour atteindre une hauteur que je jugeai acceptable. Le grondement jouissif de la curiosité se taillait peu à peu une place dans mon cœur. Qu'est-ce que cette dame pouvait bien avoir à dire à mon sujet? Quand on était juste toutes les deux dans le corridor, ça allait bien. Tsé, vous, vous faisiez attention à moi. Le monsieur, il fait des gros bouillons. Il m'arrose. Il nage mal... Vous, vous nagez bien. Je pris quelques secondes pour me féliciter, par devers moi, d'avoir épargné une pauvre dame qui, malgré sa maladresse, méritait sans la moindre hésitation de figurer parmi les nageurs. Je souhaitai à la dame une bonne journée et sortis de la piscine.

Puis, ce n'est qu'une fois soumise à la morsure des jets de la douche que je sentis l'impression floue d'avoir été mise en échec. Et ce qui ressemblait à de la honte remonta à la surface, une honte amusée de reconnaître la finesse d'un adversaire jusque-là méconnu et de constater ma propre vanité. La vieille était arrivée à ses fins : j'avais cédé ma place dans le corridor avec désinvolture comme on abdique à un jeu auquel on ne se savait pas même convié.