vendredi 23 juin 2017

Dans le péril

« Plusieurs interlocuteurs ont fait référence aux types de drogues actuellement en circulation. Elles engendrent des répercussions visibles sur le corps et les comportements des usagers: décompensation, problèmes de peau, perte de dents, maigreur, etc. "Il souhaite donc implanter une zone de tolérance rue Sainte-Catherine, mais plus à l’ouest, soit entre les rues Moreau et Alphonse-D.-Roy. Le secteur en est un industriel. Il n’y a pas de résidence, ni de commerce. Les travailleuses du sexe ne seraient pas embêtées et pourraient vaquer à leurs occupations, soutient M. Ménard." Le guetto des putes. Elles peuvent travailler paisiblement. Man! Elle ne travaille pas! Elles se font exploiter la misère jusque dans le fond de la gorge. Les isoler les rend plus vulnérables, non? »

« On sait fort bien qu’ici pour la prostitution de rue, il y a des heures critiques : c’est le matin. Quand les boîtes à lunch partent de la maison pour aller travailler vers le centre-ville. Et c’est le soir, quand les boîtes à lunch reviennent du travail pour aller à la maison. C’est sûr que y’a des messieurs le samedi soir. Mais c’était surtout problématique les matins de semaine pis les fins d’après-midi, de semaine. Le gars fait un détour, avant de rentrer chez lui, une petite faveur sexuelle, pis bingo! »

« Les femmes prostituées transportent tous leurs avoirs dans leurs sacs à dos, lorsqu’elles en ont un. Elles n’ont pas beaucoup d’objets. Dans les piqueries, il n’y a pas de miroir. Les femmes prostituées se maquillent avec les miroirs des voitures.»  
(Diagnostic local sur la prostitution dans Hochelaga-Maisonneuve,
Rapport de recherche, mai 2015)
La courbe prononcée de son dos la fait avancer comme Nosferatu à la différence qu'elle déambule, non pas dans les couloirs sombres d'un manoir, mais dans les rues d'un quartier ouvrier. Une mince couche de cuir retient ensemble ses os pointus. Une tête à la Françoise Sagan vient achever le portrait de cette femme dont la vitalité ne tient qu'à un fil. Elle habite près de l'épicerie. Heureusement pour elle. Où prendrait-elle la force de marcher longtemps flanquée d'un corps pareil? Il suffirait de lui souffler au visage pour qu'elle s'évanouisse dans l'air en un nuage poudreux qui, en retombant, créerait un monticule à peine capable de recouvrir ses sandales en plastique abandonnées sur le sol. Elle garde pour elle seule le mystère de sa survie. On pourrait la croire à bout d'âge. La vieillesse serait donc responsable de ses difformités et ce serait logique. Dans le quartier, des femmes, les mâchoires rongées par le manque de dents, déambulent, suspendues dans l'éternité, sans âge. Ce n'est qu'un signe parmi tant d'autres d'une vie périlleuse, une vie probablement plus proche de la mienne que j'aimerais l'imaginer. Un de mes oncles a perdu ses dents à cause du crack, une conséquence qui me pétrit de la même curiosité et de la même angoisse que le récit d'une combustion humaine spontanée. 

C'est comme les nombreuses enveloppes de préservatif qui ponctuent le rythme de mes promenades dans le quartier. Mon visage est absorbé par ces sachets qui me fascinent et me troublent. Impossible de sortir de chez moi sans repérer l'un d'eux qui indiquent qu'elles se protègent, au moins, que je me dis, sans trop croire à cette maigre consolation. Je me fais un devoir de les traquer, de les chercher dans les craques du trottoir, dans les herbes longues, dans les grilles des égouts. Et je me demande : quel chemin, ce petit sachet, fait-il pour aboutir à mes pieds sur le trottoir? Il passe de la main osseuse de cette femme floue au sexe d'un client indistinct pour atterrir sur le plancher de mon quartier comme la seule trace de ce commerce quasiment invisible qui implique, en amont, des hommes aux besoins inassouvis et, en aval, des femmes-zombies. 

Il y a les travailleuses du sexe, qu'on appelle pour désigner ces filles affranchies qui font le commerce de leur corps de façon éclairée et consciente et il y a les filles d'ici. Le regard absent, un sourire chancelant sur les lèvres, le style décrissé se lisant partout dans leurs mouvements, elles niaisent au coin des rues, avec un petit sac de commission à leur pied, aux heures de pointe, en espérant qu'un inconnu, rentrant chez lui après le boulot, sollicite leurs services. Elles ont tous les âges et aucun en même temps, empêtrées dans une sorte de magma visqueux de secondes infinies. Je ne les connais pas, mais on partage un sort possible en commun. C'est suffisant pour me les rendre familière, même si c'est bien peu.