mercredi 17 mai 2017

Dans le bon voisinage

Le printemps tardif épaissit les cloisons qui nous séparent de l'extérieur. Personne n'ose sortir. Les sets de patio ont été changés pour du neuf. Pourtant, pas une tache de ketchup ne marque encore le mobilier. Le jardin est prêt à accueillir les festivités, mais pas moyen d'en jouir, sauf lors de ce fameux samedi sorti de nulle part qu'on n'attendait plus. Une brèche dans la froideur du printemps tardif. Et c'est inévitable, dans mon quartier, du moment qu'il fait chaud, les gens perdent le nord, leurs inhibitions, leur dignité.

On s'était rendu compte que les voisines avaient commencé à se lier d'amitié. Vu de la fenêtre de la cuisine, elles semblaient avoir créé une petit miracle : elles étaient devenues amies, même si au premier abord, elles n'étaient pas faites pour s'entendre. L'une fumait comme une cheminée par soir de grands froids, l'autre chialait aussitôt que son chum allumait une clope près des enfants; l'une portait des restants de dreads qui rappelaient des jours meilleurs, l'autre hissait sur la cime de son crâne un chignon chic élaboré grâce à cette sorte de beigne brun qui ressemble à une éponge pour récurer les casseroles; l'une passait ses journées à la maison, l'autre courait après chaque seconde abandonnée dans le quotidien fou de la semaine; l'une venait d'être mère pour la première fois, l'autre était maintenant fière de ses deux grandes filles parce qu'elles faisaient leurs devoirs seules en rentrant de l'école. Elles semblaient donc appartenir à deux univers distincts, mais c'était oublier qu'elles habitaient, depuis toujours, le même quartier et qu'une volonté atavique de garder la tête hors de l'eau les unissait  toutes deux, comme tous les pauvres bougres qui étaient nés dans ce même quartier.

Aujourd'hui, maintenant que j'ai assisté à leur prise de bec, force est de constater qu'il s'agissait d'une harmonie en superficie : la première enviait de toute évidence la seconde et l'envie de la première rencontrait parfaitement le désir de prodiguer des conseils de la seconde. Étrangement, cette relation verticale rappelait la disposition de leurs appartements : l'envieuse vivait en-dessous de l'autre et inversement.

La vitesse avec laquelle s'était tissée leur relation avait quelque chose de louche. On aurait dit que leur amitié s'était construite en un clin d'oeil, un peu comme l'araignée, le jour, si immobile qui parvient, en une seule nuit, à tendre un piège gros comme ma tête. Ajoutons à cela le fait qu'il s'agissait de personnes dotées d'un franc parler manifeste. Cela me paraissait donc une situation délicate que des digues imaginaires empêchaient de faire déborder sur le terrain de la discorde.  J'aurais placé un collant «Attention matière inflammable» si leur relation n'avait pas été si peu tangible. D'ailleurs, je craignais l'effet de quelques grosses bières sur cette amitié en surface si prometteuse. Et c'est ce qui arriva le seul samedi d'avril où la température fut clémente.

L'alcool, le soleil, l'envie, la condescendance installèrent une ambiance toute dédiée aux conflits. Mais ce qui fit vraiment tout basculer, c'est le chum de l'envieuse. Elle pouvait s'inventer une vie quand il était absent, mais en sa présence, elle ne pouvait plus jouer à la fille équilibrée qui essaie de s'en sortir. Il avait le don de faire sortir le pire en elle. Depuis que la petite était née, c'était carrément invivable. Elle essayait de le cacher, de se dire que ce n'était qu'une passe. Elle avait tout de même fini par en glisser un mot à sa nouvelle amie. À quoi bon les amis si ce n'est pas pour se confier?

Plus la soirée avançait, plus volume de la musique montait dehors. On était passé d'un party sympathique qui crée un murmure quand les fenêtres sont fermées à une fête décadente où la crainte de la police se fait sentir. Du gros gangsta rap recouvrait toutes les parcelles d'air de la ruelle. Pas moyen de dormir. On finit par comprendre que la chicane était prise bien comme il faut.

Ça avait commencé quand le chum de l'envieuse avait voulu monter le volume comme toute bonne personne ivre dont les tympans ne sont plus étanches. Les autres convives trouvaient qu'il exagérait, sans pour autant réussir à le convaincre de revenir à la raison. Et puis, ça éclata. L'envieuse en avait ras le pompon de son gros morron et ne s'empêcha pas de le lui dire, devant tous les autres. Il la traita de lâche, de faible. Elle envoya valser sa casquette qu'il portait sur le bout de la tête. Ils passèrent proche d'en venir aux poings quand des amis vinrent les séparer en invitant le chum à se calmer par des « eh gros! » pleins d'une sollicitude molle et stupide. Cela prit carrément une tournure funeste quand le chum de l'envieuse devint la cible des réprimandes de son amie qui l'invita à quitter les lieux au plus sacrant. Il en profita pour faire sortir ce qui le pesait depuis un moment : sa blonde subissait la mauvaise influence de cette nouvelle amitié et leur couple en pâtissait. L'amie répondit du tac au tac que cette relation battait de l'aile bien avant leur rencontre, indiquant par la même occasion que les confidences allaient bon train entre elles et qu'une complicité certaine les avait menées à médire, à se confier, à se dévoiler -- appelez ça comme vous voulez. C'était la goutte qui fit déborder le vase. Le chum de l'envieuse la poussa d'un geste brusque et désintéressé et elle bascula dans le barbecue qui s'éteignit aussitôt. La soirée s'interrompit dans les cris, les pleurs, une bouteille cassée et les frustrations. L'envieuse en voulait à sa nouvelle amie de l'avoir trahi en divulguant ce qu'elle avait avoué avec peine, pensant que son secret et sa misère étaient en sécurité entre les mains de sa voisine. La voisine, plus blessée à l'orgueil qu'à son intégrité physique, demanda à tout le monde de quitter les lieux prestement. Elle ramassa les vides, le verre brisé en mille miettes sur le sol, le cendrier, la stéréo trop bruyante, les vieux sacs de chips. Et c'est ce qui scella une amitié trop vite entamée quelques semaines plus tôt. 

On ne revit plus les voisines jaser sur le balcon ni surveiller les enfants dans la cour commune. Le chum de l'envieuse semble aussi avoir disparu de la carte. Peut-être que l'été et ses heures chaudes finiront par raviver la flamme de cette amitié qui semblait sincère, vue de la fenêtre de la cuisine. Peut-être que les dignités perdus se renouvelleront dans la douceur de juin.