samedi 15 avril 2017

Dans le printemps des séries


Le printemps ramène toujours les mêmes vieilleries qui paraissent nouvelles, mais il n'en est rien. Pensons au sable dans le coin des rues qui vole au vent aussitôt que la brise se lève jusqu'à temps que la grosse machine de la ville vienne l'aspirer. Pensons au Canadien qui finit par faire les séries même si rien de tel ne s'annonçait jusque-là. Pensons aux crocus mauves et blancs qui se taillent un chemin dans les couches de terre et de neige. Pensons à l'idée piquante et tenace des vacances qui commencent à tourmenter les esprits fatigués. C'est toujours la même affaire, on croirait. 

Or, le pareil au même réussit à se renouveler de temps en temps, comme ce fut le cas en 2014 tandis que le Canadien avait connu une pas pire saison. Je m'en rappelle parce que je ne regarde jamais le hockey. Pour que la fièvre m'ait atteinte, il fallait bien qu'il se passe quelque chose de spécial. Dans notre petit 4 et demie dans Hochelaga où tu peux entendre ton voisin engueuler sa blonde ou sa blonde engueuler le bébé, on distinguait la clameur des partisans partout dans les rues. En ce doux printemps, les fenêtres ouvertes laissaient d'abord se répandre l'enthousiasme privilégié de ceux qui paient le câble HD et, ensuite, venait l'enthousiasme ordinaire de ceux qui pognent le poste de base, sans flafla. On s'était joint à la mêlée, entraînés par la fureur des partisans, même si on ne voyait pas vraiment la rondelle dans la grisaille picotée du téléviseur et même si le hockey nous passait dix pieds par-dessus la tête le reste du temps. Le Canadien avait finalement été éliminé par Les Rangers de New York lors du sixième match de la finale de l'Est. 1 à 0. 

Peut-être que c'est ce soir-là d'ailleurs que ça s'est passé. Je ne me souviens plus. Il faut dire que j'étais un peu sonnée. À l'hôpital, on m'avait donné un calmant par intraveineuse du meilleur effet : rires infinis, conscience restreinte du réel, mémoire trouée. Ma mère m'avait appelée dans la soirée pour voir comment j'allais parce que plus tôt, je lui tenais un discours inintelligible au téléphone, ce dont je n'avais aucun souvenir, bien entendu. Je me rappelais par contre que dans l'après-midi, on m'avait enlevé quelque chose de pas normal dans le ventre, pas normal comme dans je ne savais même pas que ça existait. Ce n'est qu'après cet épisode, quand j'en ai parlé à d'autres filles, que j'ai su que c'était courant et que ça arrivait souvent lors de la première grossesse. Comme l'effervescence sportive était dans l'air et que j'étais frostée ben dure, j'avais pris sur moi de renommer le phénomène. Ce n'était pas un « œuf clair » que j'avais porté 11 semaines et demie, mais bien une « poche de hockey ». Mon corps n'avait pas généré un bébé. Il avait décidé de créer un appendice vide et sans espoir, un peu comme le sac qu'allait devoir traîner les joueurs du Canadien dans les prochaines semaines, eux qui venaient d'être éliminés par Les Rangers de New-York. 

Ce printemps-là, j'avais lu, bercée au même rythme par les rayons du soleil et par l'illusion d'être enceinte, le texte de Fanny Britt, Les tranchées dans lequel elle traite de maternité d'une façon féministe qui savait me plaire. Le lien entre le titre et le sujet de l'essai m'échappe au moment où j'écris ces lignes. Toutefois, je sais que des tranchées, on en creuse à la guerre pour se défendre contre l'ennemi. Des tranchées, on en creuse aussi au printemps quand les rues pluvieuses sont gorgées de boue et que les eaux trop abondantes doivent s'écouler vers la grille des égouts. Et on s'efforce d'en creuser aussi, au printemps, quand le Canadien perd les séries, qu'au même moment, l'effet des calmants s'estompent et qu'il ne reste, au dehors, qu'une ouate blanche scotchée sur la main qui annonce des revers nouveaux et du chagrin. Le printemps, des fois, se renouvelle plus que d'autres.