mardi 29 décembre 2015

Dans les loafers abîmés

Passer quatre heures debout avec ça dans les pieds me paraissait inconvenant. Premièrement, j'aurais trop chaud. Deuxièmement, j'aurais l'air de la dernière des habitantes. Porter des grosses bottes d'hiver pour glisser entre les rangées de la boutique alors en proie aux affamés du Boxing Day, ce n'était pas l'idée la plus scintillante. J'avais compté, à tort, sur les ressources sans fin de la boutique de ma mère. 

Habituellement, je pouvais mettre la main sur une veste chaude pour contrer la bise que provoquaient les ouvertures fréquentes de la porte d'entrée du magasin. En cas de mailles effilées, je savais aussi qu'elle gardait des bas collants de rechange. J'en étais venue à la vérité suivante : la boutique de ma mère offrait des compensations appréciables pour toutes formes d'aléas. Sachant cela, je décidai de ne pas apporter une paire de souliers de rechange pour travailler le jour du Boxing Day. 

C'est donc avec un naturel primesautier que ma mère, constatant de visu mon problème de chausses, me suggéra de me servir dans sa réserve de souliers. Il n'y avait qu'une seule paire, quasiment abandonnée dans le fond du garde-robe : noire, en cuir relâché, un peu déformée. T'en as pas d'autres?, que je lançai à ma mère qui s'affairait à préparer la caisse tandis que ma soeur installait les pancartes «50%» un peu partout sur les présentoirs. Non, ta soeur a pris l'autre paire. Cette paire-là, c'est à Jojo. Elle est croche au bout. Peut-être qu'elle ne t'ira pas.

Ce détail comportait une texture choquante. Je n'étais pas heurtée comme on peut l'être quand on reçoit une insulte en plein visage. Après tout, comment peut-on être outré par ce genre de détail? J'étais plutôt frappée par la simplicité avec laquelle ma mère amenait à mon entendement un fait grave. Ces souliers, non seulement, ils n'appartenaient pas à ma mère, mais ils appartenaient à Jojo.  Une vague assommante de réalité me traversa qu'un ressac de tristesse acheva de recouvrir. Ma mère abordait dorénavant le sujet de front. Elle parlait d'elle sans camoufler un noeud dans la gorge. J'imagine qu'on était rendus là : parler de Jojo librement. 

Cette paire de souliers avaient été délaissées par sa propriétaire, partie les pieds devant, en novembre dernier. Jojo avait déjà travaillé avec ma mère à la boutique et de toute évidence, elle n'avait jamais cru bon récupérer ses objets personnels. Le signe d'un oubli ou d'un désintérêt pour les choses matérielles qui ne nous sont d'aucune aide lorsque la maladie fait son nid et qu'on se sait condamné. La santé avait quitté son corps depuis plusieurs mois. La vie ne possédait plus cette douceur exquise des grands jours que l'on nomme «qualité-de-vie» à défaut de trouver un terme plus judicieux pour désigner l'enchainement raisonnable des jours, des nuits, des semaines et ainsi de suite, jusqu'à façonner un collier léger fait de temps indistinct.

Elle n'avait plus de «qualité-de-vie». Elle est mieux où elle est maintenant. 

On aura beau dire que cette fameuse «qualité-de-vie» l'avait quittée, mais de là à affirmer que la mort en devenait une alternative enviable, il n'y avait qu'un pas que plusieurs franchissaient d'un bond allègre. Chacun s'entiche de ce cliché, comme d'autres se cramponnent, pendant le Boxing Day, à objet quelconque que la fulgurance des bas prix rend tout à coup indispensable. On se jette sur «la-qualité-de-vie» de la même manière qu'on se jette sur les rabais : en serrant les dents et en fermant les yeux. La maladie s'incruste et fait oublier l'avant : avant le diagnostic, avant la chimio, avant les jaquettes au beau milieu de la journée, avant le crâne dégarni. Tout se bouscule et finit par culbuter dans l'abîme de la maladie. C'est cet avant-là, cruel quand il parvient à se tailler une place par-dessus les souvenirs d'un corps souffrant, qui rend l'absence incohérente. Un morceau de puzzle en allé. Un problème insoluble qui rend l'image incomplète. Les souliers de Jojo me ramenaient à cela : à ce corps évaporé et illogique. 

Après que ma mère m'ait lancé que je pouvais enfiler les souliers de Jojo, je restai à regarder ces loafers abîmés par l'usure du corps et par le labeur régulier. Je ravalai un sanglot, considérant qu'on était sur le point d'ouvrir les portes du magasin à une horde de clients insatiables. Cette année, je garderais donc mes bottes malgré la chaleur et la disgrâce. J'allai ouvrir la porte de la boutique pour accueillir les clients avec le sourire écaillé des gens qui cachent des squelettes dans leur placard.