samedi 13 septembre 2014

Dans l'asti de trempette


Le jour où l'on a cessé de mettre du ketchup aux fruits dans la trempette concorde avec un autre événement de mon enfance, un événement de moindre importance celui-là : la venue d'un missionnaire dans notre salon. Cet homme sans nom qui préférait qu'on l'appelle «mon Père» avait passé plusieurs mois en Afrique et ma mère l'avait invité, à cette époque où elle était encore pratiquante, à venir nous entretenir de foi, de charité et de pauvreté. Pour l'occasion, on avait installé un écran blanc sur lequel on projetterait des diapositives. Un soleil ardent pétaradait chacune de ses photos. Des bruns et des jaunes, voilà les seuls souvenirs qui me restent de ces images. Avec sa soutane sombre, son col romain, sa grande taille et sa panoplie de clichés, il prenait tout l'espace du salon. C'était le seul homme dans la place. Que des femmes avaient accepté l'invitation, comme si le récit du missionnaire ne s'adressait qu'à la gente féminine au même titre que les soirées Tupperware. 

D'une égale gravité, ces deux événements sont inscrits au fer rouge dans ma mémoire. Il faut savoir que la trempette est, chez nous, un art. Le secret de cette oeuvre alchimique m'a été transmis un peu malgré moi, sans que je ne m'en rende compte, comme on reçoit une tare génétique ou comme on reçoit le don d'arrêter le sang. Depuis lors, je suis en charge de la préparation de cette petite sauce insignifiante lors de nos rassemblements familiaux. Tout a commencé quelques heures avant la venue du missionnaire alors qu'on s'affairait dans la cuisine, ma mère, matante Jojo et moi, à confectionner des bouchées pour accueillir les invités qui viendraient, plus tard, se suspendre aux lèvres pieuses de notre ecclésiastique en résidence. 

Non contente d'être responsable de la trempette, je pris, cette même journée, la lourde décision de soustraire le ketchup aux fruits de la recette traditionnelle, mixture indigne qui formait immanquablement des mottons gros comme ma tête. Je lui préférai le ketchup ordinaire. Je fis donc entrer ma famille dans la modernité. Cela peut paraître anodin comme métamorphose, mais ce fut  également pour moi une étape charnière où je devins un peu plus responsable, un peu moins enfant, et où je commençai à prendre une certaine latitude par rapport aux préceptes familiaux pour la plupart édictés par ma mère. Remarquons toutefois que j'étais encore impressionnable en dépit de cette apparente prise de liberté, ce qui est d'autant plus évident dans les lignes qui suivent.

Quelques minutes avant l'arrivée des invitées, je fus prise en flagrant délit, non pas de tendresse, mais bien d'insolence. Je venais tout juste de servir la damnée trempette. Pour faire honneur au bon goût de ma génitrice, j'avais versé la sauce revampée dans le beau plat Tupperware qu'elle venait d'acheter. En forme de cercle, il était fait pour accueillir la trempette au centre et les différents légumes tout autour. C'était, selon toute vraisemblance, une pièce maîtresse de son service de vaisselle. Contemplant mon oeuvre sur la table à café, je décidai d'entamer ce délice et d'y plonger un bâtonnet de céleri. Je pris une bouchée et, du même souffle, je replongeai le reste du morceau dans la sauce. Matante Jojo qui avait assisté, stupéfaite, à la scène passa près de moi et me lança un «On-fait-pas-ça!» d'une sécheresse dont même le désert n'aurait su s'accommoder. Ma mère, pourtant très au fait des préceptes de la bienséance et de l'importance de leur transmission, avait visiblement oublié de me léguer celui-là qui me parut dès lors fort à propos. Malgré ma nouvelle attribution à la confection de la trempette, je ne possédais pas l'immunité. J'avais encore des croûtes à manger. Je fis mienne cette règle. Je l'adoptai comme les autres, représentant comme les autres, la base du vivre-ensemble le plus élémentaire. L'intégration se fit quelques minutes après avoir digéré cette manière de soufflet que ma tante venait de m'administrer devant les convives.

Ce soir-là, je reçus à la fois une promotion qui me fit croire le temps d'un battement de paupière que j'étais devenue une grande et une réprimande qui me ramena à ma condition de petite fille dont l'éducation était encore à faire. C'est peut-être pour cela, trop préoccupée par la secousse de ce va-et-vient contradictoire, que je n'ai aucun souvenir des enseignements probablement fort pertinents du missionnaire dans notre salon, venu spécialement d'Afrique pour témoigner du monde et de ses grandeurs.