mercredi 12 mars 2014

Dans le mariage en blanc


J'ai déjà entendu mon père narguer un peu méchamment une tante en lui lançant au visage ses écarts libidineux du passé : «Tu t'es mariée en bleu, han! Oublie pas ça.» Ce genre d'union, c'était le seul remède pour les filles enceintes avant le mariage. La cérémonie était alors célébrée en bleu et non en blanc, pour étaler la faute prénuptiale aux yeux du plus grand nombre. Ma grand-mère était loin d'être une pécheresse : élevée au couvent, craignant le diable autant que faire se peut, un chapelet toujours à porter de main, pieuse. Elle n'aurait donc jamais consenti à perdre sa vertu. Ils se sont donc mariés en blanc, comme tous les gens «biens». Par amour? J'en doute.

Je sais qu'ils sont restés scotchés ensemble jusqu'à ce que grand-mère meure, mais ce n'est pas une preuve d'amour puisqu'on ne divorçait pas, chez ces gens-là. Ils s'entendaient comme chien et chat la plupart du temps. En dernier, mon grand-père s'impatientait devant les manquements de sa femme : pertes de mémoire, rétroaction pratiquement absente, peignure en bataille, manucure qui sacre le camp. Sa Madame Avon, dont la fierté avait toujours réussi à cacher une jambe boiteuse, perdait du galon aussi vite qu'il perdait ses cheveux. Quand elle est morte, il a commencé à la voir se promener dans la maison et à lui parler, la nuit, quand elle s'asseyait, fantôme frêle et claudiquant, au pied de son lit. Il s'ennuyait comme un damné de celle après qui il avait crié une bonne partie du temps. 

Je sais qu'une fois, ma grand-mère lui avait demandé pour danser. C'était une soirée d'anniversaire organisée dans une grande salle faite exprès pour se déhancher et boire un coup sans risquer d'abîmer les planchers, la vaisselle, les meubles. Elle était allée le voir, assis dans un racoin plate de la salle, s'était penchée vers son visage pour qu'il entende sa requête comme il faut. Il avait dit non. Insultée noire, elle était retournée s'asseoir de son bord. Plus tard, il avait eu le culot d'accepter de danser avec une autre, une de ses vieilles chipies qui lui servaient de soeur. Après ça, ma grand-mère ne pensait qu'à rentrer, pressant son mari de toutes sortes de manière, le manteau sur le dos, prête à quitter au plus maudit.

Je sais que mon grand-père est mort un 16 février, le jour de leur anniversaire de mariage. Mes oncles et tantes se sont tous entendu sur la valeur symbolique de cette date. Je sais qu'il est parti vite en petit Jésus de plâtre. À peine était-il rentré à l'hôpital qu'il nous quittait, le visage meurtri par la douleur éternelle des décédés : joues creuses, nez élimé, jambes maigres comme celles des petits oiseaux. Ils finissent tous par ressembler à des petits oiseaux à la fin, qu'importe la durée de leur trépas. La lumière verte de mon cellulaire s'est allumée. Un message par texto : «Dépêche-toi, ça achève.» Puis un autre, peu de temps après : «Il vient juste de partir... Ta mère va avoir besoin de toi.» J'étais à dix minutes de l'hôpital, coincée dans un char rendu inutile. Mes oncles et mes tantes se sont tous entendu pour dire qu'il était allé rejoindre grand-mère et qu'asteure, il ferait deux choses : écouter un poste de radio country et se balader à moto, bottes de cow-boy aux pieds.

Je sais qu'ils sont dorénavant scotchés ensemble pour l'éternité, même si ce scénario me semble peu probable, mais je n'ai toujours aucune idée si mes grands-parents se sont vraiment aimés.