dimanche 9 mars 2014

Dans le 8 mars



Tu mettrais l'univers entier dans ta ruelle, Femme impure ! 
L'ennui rend ton âme cruelle. 
Pour exercer tes dents à ce jeu singulier, 
Il te faut chaque jour un coeur au râtelier. 
Tes yeux, illuminés ainsi que des boutiques 
Et des ifs flamboyants dans les fêtes publiques, 
Usent insolemment d'un pouvoir emprunté, 
Sans connaître jamais la loi de leur beauté.
(Baudelaire)

***

Deux d'entre eux tenaient un sommier à bout de bras au-dessus de leur tête, un autre transportait la cage d'un chien ou celle d'un chat-sofa souffrant d'embonpoint, les filles derrière papotaient pendant que l'une d'entre elles poussait un carrosse tout en trimballant un bébé fixé à sa poitrine. Ils profitaient vraisemblablement de ce soleil criard, un peu gros Jean comme devant, pour procéder au déménagement de l'un d'eux. La fille, peut-être. Ils sont déjà nombreux à habiter dans cet appartement. À toute heure du jour, on peut les entendre gueuler après l'un ou après l'autre : « M'man! Ouvre la porte! On arrive avec l'épicerie! », « Heille, viens chercher les sac, toé si tu manges, petit criss! », « Farme la porte osti! Tu le sais pas qu'y a un vortex dehors? En tout cas, on se gèle le cul. Farme l'osti de porte! ». Toutes des voix distinctes.

Cet après-midi-là où ils ont décidé de déménager la fille à pied, ils étaient cinq à participer à l'opération. Ils avaient environ douze ans à gang. Bien qu'ils paraissent assez flots pour aller à la Maison des Jeunes et pour lever le nez sur leur bal de finissants parce que de toute façon l'école c'est d'la marde, ils sont tout de même en âge de procréer puisque deux bébés font partie du clan. L'air de s'amuser ferme, ils descendaient les marches d'escalier, menant au deuxième étage de leur bloc-appartement, avec une méthode toujours renouvelée et un entrain sans pareil : «Enweille Johnny, essaye ça de même. Ça descend vite en tabarnack! », en se laissant chuter le long de la main courante en fer forgé. Lors d'un de leurs nombreux voyages, ils ont emmené un casier de polyvalente posé sur un diable, diable avec lequel ils se sont ensuite désennuyés pendant une dizaine de minutes en grattant le trottoir et sa neige ramollie qui décollait par morceaux.

Vînt le dernier voyage de ce déménagement pubère et bon marché : une lampe sur pied, trois casseroles, une poche de linges, deux oreillers, une télé. Les filles traînaient derrière, papotant et s'occupant des bébés. Arrivées en bas de l'escalier avec le carrosse, l'une d'elle, la mère de toute évidence, se mit à crier en direction d'un des gars rendu en haut de l'escalier : «Heille criss, er'viens! je peux pas monter le carrosse tu seule. Chu pas capable! J'ai l'aut' din bras », et son copain de lui répondre, en faisant un signe de tête vers la télé à deux pouces de son menton : «Ben oui, ta peu! Je monte ça avant. » Le jeune homme redescendit tout de suite après avoir posé la télé, empoigna le carrosse pour l'emmener au deuxième étage, sa blonde derrière lui. Quelques minutes plus tard, tous rentrés à l'intérieur, on put entendre : «8 piasses tabarnack! Cool osti, j'ai trouvé 8 piasses dans le casier!», joie percutante accompagnée d'un «Wouhou!» garroché avec la même candeur et le même élan d'un garçon de 6 ans qui vient de réussir son premier jump en bécyk. Du reste, c'était des bruits de métal, d'armoires qui ferment, de vaisselle bardassée qui parvenaient brutalement jusqu'à la rue puis jusqu'à nos oreilles, la porte extérieure  étant restée grande ouverte.

Après quelques minutes, la jeune mère sortit à l'extérieur, se dirigeant vers le trottoir, sans enfant ni carrosse, ayant pour seule compagnie sa copine occupée à papoter à propos de Johnny qui l'avait textée à trois heures du matin mercredi passé, probablement gelé raide, du ménage à faire dans c't'appartement-là, du trop mignon chien trouvé sur Kijiji. Soudainement, la jeune mère interrompit leur conversation pour en continuer une autre entamée à l'intérieur avec son copain. L'échange dura une fraction de seconde et servit à le narguer tout fort, aux vues et aux sus de tous dans l'appartement et dans la rue : «C'est ça... c'est ça... Je suis une osti de pute!». Elle continua de descendre les marches de l'escalier, avec une légèreté apparente que les attaques de son chum ne semblaient pouvoir bouleverser. Elle reprit le chemin emprunté mille fois cet après-midi-là. Je la perdis de vue au tournant d'une ruelle. Ce qui d'elle se rendait jusqu'à moi n'était que les papotages de l'autre, son amie, à propos de Johnny qui l'a textée à trois heures du matin mercredi passé, probablement gelé raide, du ménage à faire dans c't'appartement-là, du trop mignon chien trouvé sur Kijiji.