samedi 11 janvier 2014

Dans la chance (véritable et factice)


La jeune fille était si pâle, si amèrement triste, si profondément lasse, que mon cœur se serra et, malgré moi, je balbutiai : «Qu’avez-vous ?» Elle tendit la main, arracha une brindille, la mordilla et la rejeta au loin.  (Tourgueniev, Premier amour)

Les trottoirs glissants et brunâtres marquent une coupure drastique avec les couleurs affriolantes laissées derrière. Aussitôt l'appareil au sol, les touristes autour se mettent à applaudir, soulagés de se poser enfin à Montréal malgré le verglas qui nous maintenait, depuis plusieurs heures, suspendus nulle part, dans les non-lieux des aéroports. À entendre les claquements de mains, l'atterrissage s'apparente à une sorte de chance. Par le hublot, pourtant, le béton triste n'appelle d'aucune façon une si grande approbation.

Je croyais, à tort et je m'en rends compte une fois revenue, en avoir fini pour de bon avec les vacances. Le retour paraissait une chose appréciable, enthousiasmante presque. Voilà que, contre toutes attentes, les beuglements de la rue et les caniveaux distillants des odeurs putrides viennent à me manquer. Voilà qu'il faut se remettre dans cette peau tendue et maquillée, cette peau arrachée du lit par le réveil-matin, tirée à quatre épingles, toujours propre, un peu coincée dans chacun des carreaux du calendrier, disloquée en unités de temps. Voilà que s'impose une fascinante absurdité, une illustration écoeurante de l'aisance : le loisir bourgeois de l'ennui. À la manière d'une héroïne de romans russes, je regrette, lasse, ingrate, cet univers artificiel traversé de part en part d'ondées luxueuses et de vertiges faméliques. Cela, il me semble, constitue la seule et unique chance de la journée sur laquelle je refuse cependant de m'appuyer.