lundi 4 novembre 2013

Dans le journal intime des pauvres filles


Jadis, nous les regardions avec envie. Elles rayonnaient toutes, nous semblait-il : une grosse bedaine, un chandail servant à mouler de façon ostentatoire la bosse gigantesque, un air épanoui et calme. Une jalousie profonde et triste nous habitait à leur vue, une jalousie comme nous en ressentons peu habituellement ; elles semblaient avoir accès à un bonheur inaccessible, un mirage lointain. Cette saillie au milieu du corps nous ramenait à notre propre caverne : le coeur et ses trop nombreuses cavités. Les joies amoureuses n'étaient réservées qu'aux autres. À toutes, sauf à nous, les pauvres filles. Ce n'était pas tant l'enfant à naître qui nous interpellait, c'était plutôt l'aspect sentimental. Pour être enceinte, encore fallait-il que quelqu'un ait eu l'audace et le courage de nous aimer suffisamment. Il existe d'autres scénarios possibles. Évidemment. 

N'empêche que c'était un fantasme, un rêve purement amoureux, qui nous habitait en voyant ces femmes-là. Or, nous y sommes presque maintenant et ce n'est plus tant l'aspect sentimental qui prend le dessus. C'est la réalité crue, triviale, tangible de devoir porter un enfant, car cela implique une étrangeté: un petit extra-terrestre pousse à l'intérieur d'un utérus jusque-là jamais sollicité, dedans notre corps. 

Nous commençons à nous faire à l'idée tranquillement. Pour adhérer à cette fiction nouvelle, nous devons, avant toutes choses, être capables d'imaginer. Chez nous, le monde apparaît toujours dans le même ordre : les chimères d'abord et la réalité ensuite. C'est la première étape vers cette vaste métamorphose.