dimanche 18 août 2013

Dans la frayeur


Je roulais dans le creux des montagnes vers la maison de grand-père, un vieil homme, un vrai. À cette heure, il ne dormait pas encore. Probablement qu'il regardait la télé en se berçant dans la cuisine. En ouvrant la porte, il était là, exactement comme je le croyais. Surpris de me voir chez lui, à cette heure en plus, il m'interrogea : Tiens, t'es icitte toé? «Icitte» ne faisait pas tellement référence au fait que je me tenais debout dans sa cuisine, mais plutôt à cette sombre évidence : j'étais de passage dans le coin, en visite chez mes parents, et je n'étais pas encore venue le saluer. Oui, depuis quelques jours. J'aurais besoin d'une petite brassée de bois. Tu dois avoir ça. Avec ses doigts, il traçait des signes plus ou moins clairs dans le vide en direction du salon. Ton oncle va te montrer ça. Allez dans le hangar toué deux. Une tête enfoncée dans le divan s'agita soudainement et j'entendis marmonner. Un signe d'acquiescement dans le langage restreint des bourrus. Je suivis donc la face de carême de mon oncle jusque dehors. Pas un mot. Pas un soupir. Dans le hangar, il prit des bûches, m'en transféra quelques-unes dans les bras. Plus tard, en tentant d'allumer le feu, je comprendrais qu'il m'avait donné ses bûches les moins probables : des rondins humides de tremble. J'aurais dû intervenir, mais sur le coup, je n'ai pas saisi. Il faisait noir et... Pas plus brillante qu'un autre, j'installai ma cargaison dans le coffre de l'auto et rentrai saluer grand-père.

Dans sa chaise berçante, il valsait doucement par en arrière comme par en avant. Je me penchai pour l'embrasser et une odeur de Vicks me tarauda les narines, odeur qui m'est coutumière pour m'en être fait badigeonner la poitrine toutes les fois, enfant, que je couvrais un rhume. Hé grand-p'pa, tu sens le Vicks dans le cou. Tu sens bon. Il étendit sa main vers la tablette où se trouvait un pot bleu, avec un couvercle blanc, pot duquel l'étiquette avait été arrachée il y a de cela quelques siècles. Me su mis ça tantôt. J'ai un petit mal de gorge. J'ai pogné du frette dans le garage aujourd'hui. C'est pas chaud, ces temps-ci. Il prononçait ces mots avec une faible inquiétude dans la voix. Mon grand-père a peur de mourir. Depuis que sa femme est partie et qu'il a passé le cap des quatre-vingt, il parle constamment de sa peur ; en creux ou explicitement, le tressaillement de celui que hante une peur inconsistante, mais si étouffante, apparaît dans chacune de ses conversations. Que dire à un homme qui mourra dans quelques temps lorsqu'il vous entretient de la mort qui lui paraît imminente?  Je saluai mon oncle et je sortis en leur souhaitant une bonne nuit.

De retour chez mes parents, le feu allumé, après huit à douze cent tentatives qui s'avérèrent finalement fructueuses, je remarquai des aurores boréales. Et même si celles-ci n'eurent aucune incidence dans le cours de mes pensées, je tiens à préciser que ce soir-là, il y avait des aurores boréales. Blanches et sirupeuses, elles oscillaient dans le ciel noir au-dessus de ma tête. Grand-père était un vieil homme ce soir-là, et tous les autres soirs qui suivraient aussi, avec, pendue au bout de son nez, une mort qui ne saurait être autrement que prochaine.