mardi 18 juin 2013

Dans le Micmac

Un litre de Cochon mignon à moitié vide, la calotte sur le bout de la tête, un sourire aussi large que les épaules, le Micmac est rentré sans trop de façon, s'est affalé dans la chaise berçante près de la fenêtre et il a interrogé mon père sur ses dernières prises. Comme ça ne mord pas trop trop depuis le début de la pêche, la conversation fut brève. Je suis entrée dans le salon au moment où ils achevaient de parler de mastoney et d'épuisette. J'ai salué comme il se doit le Micmac : bruyamment avec un rire dans chaque joue. Malheureusement, j'avais oublié que je ressemblais à Nana Mouskouri avec mes lunettes. Lui, toutefois, n'a pas manqué de souligner cette anomalie au milieu de mon visage. La dernière fois, il s'en était pris à mes cheveux, persuadé que je portais une perruque à cause de la longueur de ma tignasse. Que cé que t'as sa tête? Une perruque, comment? Depuis, l'anecdote est inventoriée dans l'ensemble des perles formulées par le Micmac. La première partie de la discussion s'est donc entamée sur des répliques du genre : chui po capab' de te regarder, je vois yinque tes grosses baie window, ou encore, ça doit être tout qu'un aria de laver c't'amenchure.

Du moment qu'il nous voit, mes soeurs et moi, il ouvre toutes grandes les valves de sa mauvaise foi et lancent des énormités qui feraient rire les plus laxistes d'entre nous et frémir les autres. Il aime ça choquer les intellectuels, qu'il dit. Les intellectuels, c'est ceux qui sont allés à l'école comme nous. Comme il est en mode survie et que le plus clair de son temps, il le passe à chasser et pêcher, il nous trouve ben péteux avec notre littérature pis nos mots à cent piasses. Des fois, il pousse la note encore plus loin en nous rappelant qu'on est, tout le monde, sur sa terre à lui, en sa qualité d'Amérindien. Depuis qu'il a trouvé «sa plume», il commence toutes ses phrases par «Vous autres, les Blancs...».

Il s'oppose à peu près à tout. Pour le rentrer dans une case bien nette, on dira que c'est un anarchiste. C'est ce que j'ai trouvé de mieux pour cerner le phénomène. Toujours est-il qu'il m'a niaisée sur mes lunettes, qu'il a énoncé ses préceptes sur l'éducation des enfants (une bonne claque en arrière du collet n'a jamais tué personne, ça replace, on jase pas avec des enfants, il faut que ça marche par en-avant), qu'il a discuté (comme toujours) de la mére che-nous, de ses soeurs les crieuses, de ses dernières trappes, de son héritage laissé à sa fille Manon. Après nous avoir fait rire et nous avoir choqués ben comme du monde, il est reparti sans son Cochon mignon qu'il a descendu en quelques verres à peine, en marchant aussi drette que le lac est drette. On l'a regardé partir au volant de son char, en se disant qu'on le reverrait bientôt et qu'il aurait encore une couple d'histoires pas racontables à nous raconter, à nous autres les intellectuels.