mardi 11 juin 2013

Dans le gazon trop long

Il ventait à peine, n'empêche qu'elle craignait de voir s'envoler son beau parasol. Quand nos affaires sont neuves, on a toujours peur de les abîmer. À part de son beau parasol, elle aimait parler des voisins. La balancigne était parfaite pour ce genre de conversation. Il suffisait de se laisser porter aux sons des berignes mal huilés et de parcourir du regard le voisinage pour dénicher son type d'histoires préférées : le drame ordinaire. Par exemple, le gazon mal taillé des Larouche, juste en face, signifiait bien plus que de la négligence. Le fait qu'il ondule comme la mer à la moindre brise tellement il avait poussé indiquait plutôt une métamorphose dans le voisinage. Si le gazon était si long, c'était parce que monsieur Larouche était dorénavant veuf. Ça, tout le monde le savait. Les mauvaises langues diront que rien ne le retenait de passer la tondeuse, maintenant qu'il n'avait plus sa femme malade sur les bras. Mais il avait perdu bien plus que sa femme, le jour des funérailles. Il avait perdu aussi sa fierté, celle qui vous fait vous lever le matin, qui vous fait sourire aux voisins, qui vous garde propre de votre personne. Au cours des dernières années, madame Larouche avait attrapé le dimer. C'est comme ça que mon père appelle ça. Sa mémoire affaiblie, elle a fini par oublier son signe astrologique, les dates de fêtes de ses petits-enfants. Elle a même fini par ne plus se rappeler ses recettes de pouding chômeur et de bonbons aux patates. Les dernières fois qu'elle s'y est essayée, elle a failli flamber la maison. Elle n'avait pas coutume de recevoir de l'aide. Asteure, son mari l'aidait à manger, à se laver, à enfiler sa robe, à descendre les marches d'escalier. Sa dignité perdait des plumes un peu à chaque jour.


L'affaire avec le gazon négligé, c'est que monsieur Larouche s'ennuyait à mourir de sa belle brume depuis qu'elle était partie au royaume des cieux. Le lien entre la longueur du gazon et l'intensité de l'ennui? Dorénavant morte, sa femme avait emporté le reste de volonté que monsieur Larouche conservait pour ses vieux jours. Ça ne lui disait plus rien de faire son frais et de couper minutieusement la pelouse. Pour tout dire, il s'en crissait comme on se crisse de toute quand on a le moral en-dessous des pieds. Son petit-fils, Israël, aurait très bien pu se grouiller un peu et venir aider son grand-père. Mais non. Il venait de rencontrer sa belle brume à lui et les histoires de famille ont pris le bord du coup. Donc, pas question d'aller aider le vieux avec son gazon.

On jurerait que la maison est abandonnée. C'te famille-là a connu des époques plus glorieuses. C'est ainsi qu'elle terminait sa chouenne au son des berignes de la balancigne, en sirotant sa petite liqueur de quatre heures.