jeudi 27 juin 2013

Dans le beau briquet jaune

Elle me demande : «Quelle couleur, tu le veux?» Jaune, que je lui réponds. Ouais. Ce sera une couleur parfaite pour ce nouveau briquet. Je perds sans arrêt mes cartons d'allumettes et comme je fume de plus en plus, sans trop savoir pourquoi d'ailleurs, cet objet me semble dorénavant un indispensable. Quand on me sollicitera dans la rue, sur une terrasse ou à neuf mètres d'un bâtiment public, je pourrai dire «Oui, tiens, j'ai du feu». Et c'est ce qui se produisit quelques heures plus tard, quatre pour être exacte.

Tandis que je taponnais sur mon cellulaire, une voix sortie de nulle part me vint à l'oreille : «Heille, madame! Vous auriez pas ça du feu si vous plaît?» J'ai senti que c'était le moment. Enfin, je pouvais sortir mon beau briquet jaune pour aider une passante. En même temps, la voix traînante de cette femme qui marchait vers moi semblait annoncer plus qu'une simple affaire de feu. Je me suis dit qu'après tout, j'avais le temps en masse et que si je commençais à sélectionner les personnes avec qui je partageais mon briquet, on était pas sortis du bois. Donc, elle s'est amenée vers moi. J'essayais de l'allumer en vain. Il ventait un peu trop. Je lui laissai mon beau briquet jaune entre les mains pour que la manoeuvre soit plus efficace. Elle m'interrogea ensuite : «E yousque je peux trouver un bar icitte?» Il y a en a un à deux pas, que je lui ai expliqué. D'un air peu satisfait -- mi-figue, mi-raisin diront certains --, elle se dirigea dans la direction que je lui avais indiquée, puis, revint vers moi. Elle tenait à me remercier et à me donner un cadeau : «De la cocotte, t'en veux-tu?». Je dus décliner parce que je ne fume plus depuis mille ans. Qu'est-ce que je fouttrais avec ça? Elle fit mine de repartir, bredouille, son offrande ayant tombée dans le beurre. Puis, elle revint à nouveau me voir : «Je cherche ma chum Céline. Elle m'a donné son adresse. Au coin de la 8 pis de la 8 que chu supposée la trouver. A vient de sortir de prison, pis a l'habite dans une chambre avec un gars. Quelque part par icitte que c'est s'posé». En fait, c'est exactement au coin de la 8 et de la 8 qu'on se trouvait, alors je lui dis qu'elle avait le choix pas rien qu'un peu. Les quatre blocs appartements qui nous entouraient devaient probablement receler une Céline tout juste sortie de prison. Elle me remercia : «T'es ben smath, la jeune. Tiens, prends ça.» Elle glissa dans ma main une motte verte toute pognée en pain. Une seconde plus tard, elle pichenottait sa cigarette sur l'asphalte et remontait son chandail jusqu'en-dessous de ses seins pour me montrer un abdomen fendu sur la longueur : «Check ma cicatrice. Je viens de passer à travers un cancer du colon». Je ne savais pas trop quoi dire dans la situation. J'y allai avec quelque chose qui relevait, à mon sens, de la gentillesse, de l'empathie et de l'admiration inquiète. Un «Ayoye! Vous êtes forte», aurait aussi très bien pu faire l'affaire. Sitôt son chandail redescendu, elle tourna les talons en me souhaitant de passer une bonne nuit. Elle s'en allait voir Céline, qu'elle disait. Je regardai sa silhouette s'estomper dans la nuit. Elle avançait en direction du bar, Céline semblait avoir pris le bord pour ce soir. Je vis un rond de fumée s'élever au-dessus d'elle. Elle venait de s'allumer une autre cigarette. À croire qu'elle n'avait pas vraiment besoin de mon beau briquet jaune.