jeudi 14 mars 2013

Dans le bâdrage

Madame Tremblay avait de la compagnie lorsque je suis allée lui rendre visite : deux bonnes femmes pas piquées des vers, des dames de compagnie nouveau genre issues du milieu communautaire. Les bonnes femmes, cet après-midi, chouennaient fort et longuement. Madame Tremblay tentait, en vain, de traverser le mur des conversations bruyantes qui nous enveloppaient pour prendre des nouvelles. Parmi ce flot englué de racontars, on pouvait entendre l'histoire malencontreuse de la Veuve Lucie, la voisine de Madame Chose qui habite dans le bas de la Cul, qui s'est étouffée, 'maginez-vous don', en mangeant sa tite soupe l'aut' midi. Grâce à dieu, elle a réussi à se «détouffer» aussitôt, même si la mixture était ben enlignée dans la «fausse gorge».

À un moment, je me suis approchée de Madame Tremblay pour prendre un crayon sur la tablette près de son fauteuil. Je voulais écrire sur ma main de ne pas oublier d'aller acheter des oeufs. Elle en a profité pour me glisser à l'oreille qu'elle trouvait les bonnes femmes pas achalées pantoute. Elles avaient la langue bien pendue. «On ne peut même pas se parler», me dit-elle avec sa voix chevrotante et haut perchée. Je riais en pensant que ces femmes-là ne reviendraient probablement pas de sitôt chez Madame Tremblay. Elle, elle ne se bâdre pas deux minutes. Tu fittes pas dans le décor. Bon ben, ciao bye, grand insignifiant!

En faisant les présentations, une des dames de compagnie me demandait si nous étions parentées, Madame Tremblay et moi. Toutes les deux, on s'est regardées. Après une brève hésitation, elle s'est avancée : «Ben presque. Ben, on peut dire ça, oui. » J'ai hoché la tête et lui ai souri. Ce n'est pas ma grand-mère, mais c'est tout comme. On s'est choisies parce qu'on s'aime bien. On joue aux cartes, on s'offre des cadeaux, on se raconte des histoires, on se serre dans nos bras. L'été, elle me donne des tomates qui poussent dans le pot sur sa terrasse. L'autre fois, je lui ai amené des fleurs. Elle a pleuré.