jeudi 21 mars 2013

Dans la distance


C'est à la fin de la run seulement, et fouillez-moi pourquoi, qu'on s'est renseigné sur nos âges respectifs.  On s'est rendu compte qu'on avait tous vingt-sept ans. Samuel a spécifié que c'est pendant cette année-là qu'on franchit le seuil des dix mille jours de vie. Il avait trouvé cette info sur un site internet qui calcule le nombre de jours entre deux dates. Il semblait vraiment enthousiasmé par ce chiffre. J'ai ajouté que vingt-sept ans c'était l'âge où les trois J avaient succombé à une overdose. Les gars m'ont trouvée glauque. On est descendus du char au Carré. On s'est quittés comme si on allait rester des potes pour la vie. J'ai fait mes recommandations à Jason avant de le quitter : Oublie pas de rappeler la fille qui t'attend à Ste-Foy pour son lift. Il ventait à écorner les boeufs. Jason reprenait la route. Samuel allait voir un de ses amis jouer à l'Ostradamus. Pis moi, je ne me souviens plus trop ce que j'avais de prévu. Rien, j'imagine.

Quand je suis rentrée dans l'auto, j'ai tout de suite su que ça irait. T'avais une grosse montre, un sourire large comme le coffre de ton char, une veste à capuchon ben ordinaire. Tu te confondais en excuses à cause du retard. Tsé le bateau, c'est tel que tel. Je l'ai vite rassuré. Je n'ai pas attendu longtemps. Inquiète-toi pas pour moi. J'en ai profité pour travailler un peu. Tu venais de finir ta semaine. Mécano pour les bateaux qui naviguent sur le Saint-Laurent. À chaque vendredi, tu repars de la Côte Nord pour aller trouver ta blonde à Montréal. Six heures de char aller. Six heures de char retour. J'étais bien impressionnée. Dire que toi t'as capoté parce qu'il y avait une centaine de kilomètres et vingt-sept chevreuils qui nous séparaient. Enfin...

On devait faire un arrêt à Baie. Le gars attendait, lui aussi, dans un McDo. Comme moi. En rentrant dans le stationnement, on l'a vite spoté : on le voyait à travers la vitrine. Il regardait dehors, pas trop sûr. Il a enfilé sa tuque et il est sorti. Salut! Moi, c'est Samuel. Yo, moi c'est Jason. Tu peux mettre ton sac dans le coffre. Il s'est installé à l'arrière. Je me suis retournée, ma boucle d'oreille est restée coincée dans mon foulard, je l'ai dépognée et je lui ai demandé : Heille, tu dois connaître Hubert. Tsé à Baie, c'est grand comme ma yeule. Il a froncé les sourcils. Il ne comprenait pas du tout. Désolé, je sais pas c'est qui. Je viens pas d'ici. On s'est pété un trip moi pis mes chums. On s'est loué une maison pis on travaille à l'hôtel. De toute façon, j'aurais dû catcher : son visage ne me disait rien. On n'était pas dans le même village, mais pareil. On est tous allés au cégep ensemble et on a tous fini par savoir qui était qui, à force.

Rendu dans les Caps, après avoir piaillé sans arrêt, Samuel a suggéré qu'on écoute un bout de spectacle d'Avec pas d'casque qu'il avait capturé sur son Ipod. Jason savait pas pantoute qui ils étaient. Moi, je regardais les étoiles à travers la fenêtre du char en tapant du pied. Samuel, en arrière, expliquait qu'il ne voulait pas d'une vie rangée pour le moment. Il s'en allait chercher sa blonde à l'aéroport, sa blonde partie cinq mois aux Honduras. Il prévoyait repartir avec elle pour travailler là-bas, tous les deux, ensemble. J'étais bien impressionnée. Tout ce beau monde-là faisait exactement ce qu'ils voulaient et comment ils le voulaient. Nos vies semblaient si simples et si denses à la fois. Ce soir-là, on était jeunes mais pas trop. Il nous restait encore du temps.