vendredi 8 mars 2013

Dans le linge sale




Je relis Emmanuel Carrère pour en faire un questionnaire. Je veux qu'ils lisent et qu'ils s'interrogent. Ça ne fait de tort à personne. Des fois, je les sens si fermés que j'arrête de faire des efforts, frustrée par leur réticence et la clôture qu'ils se sont construite, que l'on a construite pour eux, tout autour de leur petit corps de dix-sept ans. Puis, vlan! mes propres contradictions me sautent au visage : cette ouverture, qui est supposément la mienne, n'est pas si grande, car elle résiste à la fermeture des autres. Comme cet après-midi-là, à la buanderie.
 
Je sortais les vêtements de la sécheuse bionique. Plutôt que de sécher raisonnablement mes t-shirts, mes pantalons, mes bas, elle préfère les flamber. Elle est démente et transforme ma garde-robe en un amas de cendre. Bref, avant de sortir le linge, je dois le laisser reposer quelques minutes au fond du socle sinon mes mains s'enflamment au contact des tissus. Tu lisais le journal pendant ce temps, puis, tu m'as demandé une info. Une question banale, simple, qui ne pressentait nullement la polémique. J'ai répondu de façon complexe parce qu'en réalité, la question, quoiqu'anodine, s'avérait vaste. Et puis, au travers de mes multiples réponses, tu as glissé un commentaire. Sur le coup, j'étais déçue. Je me demandais si je devais laisser couler, si je devais en profiter pour faire réfléchir mon interlocuteur, si c'était le bon moment, si je n'étais pas trop fâchée pour intervenir correctement dans la situation, si, si, si... Mes vêtements devenus moins brûlants, je pliais une paire de bobette, puis une autre, puis une paire de bas, puis une autre. J'ai fini par me lancer en lui disant que son commentaire traduisait une forme d'homophobie. À ce mot précis, une crispation s'est dessinée dans sa voix. Un refus. Non. Je ne suis pas ça. J'ai le droit à mon opinion. A-t-on le droit de défendre toutes les opinions si elles témoignent un manque de respect, un signe de discrimination? La question est restée insoluble. On a laissé la chose de côté. J'avais l'impression d'avoir réveillé un petit monstre qui me gruge le coeur et l'esprit même aujourd'hui, tandis que j'écris ces mots des jours plus tard. Cet après-midi-là, j'ai lavé du linge sale. De toute évidence, il en reste encore à passer à la machine. Des taches persistent sur mes vêtements. Dans nos conversations, dans nos discours. Jusqu'à grand comment peut-on ouvrir notre pensée?