lundi 22 octobre 2012

Dans le viraillage d'arrière-pays diluvien


Il pleuvait des cordes. Pour pouvoir corriger plus de copies, j'avais décidé de partir un peu plus tard, donc de soir. Sur la 20, puis sur la 40, tout allait bien. Les wipers fournissaient en masse et il n'y avait pas trop de monde sur la route. Déçue de ne pas avoir transféré sur CD le dernier album de Martha Wainwright et de ne pouvoir l'écouter de tout mon soûl, je me suis rabattue sur Adamus. Encore et encore. Puis, sur les Soeurs McGarrigle et enfin, sur Chilly Gonzalez. Rendue à Saint-Casimir, dont j'ignorais jusque-là l'existence, il faisait noir comme chez le diable et j'ai raté le pont. Arrivée à l'arrêt devant l'église, je me suis rendue compte de mon erreur. Retour sur mes pas. Vingt minutes dans le beurre. Retard de merde. Un scénario du genre Projet Blair commençait à se tailler un chemin jusque dans mon coeur.

Ensuite, le chemin a commencé à rétrécir et à rétrécir. Les noms des rangs se perdaient dans la noirceur humide. Le vieux avec la veste carreautée qui avait oublié ses clés dans son char a essayé de m'expliquer le chemin pour se rendre au Lac Simon. Rien à comprendre. Tu vas tourner à gauche, rendue à l'embranchement. Tu continues tout le temps, pis tu tournes à gauche. Tu t'en vas par là. Euh, par là. Pis tu continues. Tu vas voir une affiche, mais après... Euh... là, je peux plus t'aider. À part lui, j'ai dû demander à deux-trois autres personnes pour me rendre à destination. Après la fille de la maison en bois rond, se sont suivis le vieux garçon dans son chalet, puis le prêtre avec sa tite croix scotchée sur son col roulé. Le premier m'a référé au deuxième qui, lui, se souciait davantage que j'aie un bon parapluie que je retrouve mon chemin. En cognant à leur porte, pendant que je tournais la chevillette et que je faisais quelque chose avec la bobinette, je pensais à 5150, rue des Ormes et au fait que j'haïssais jouer aux échecs. J'ai fait le tour du lac dans les deux sens, je suis revenue au camp, je suis repartie, je suis revenue. La nuit était si opaque que j'étais incapable de repérer le lac. Les noms des chalets n'étaient pas éclairés et mes phares ne pointaient pas suffisamment loin pour atteindre les pancartes.

Incrédule, un peu en tabarnack, j'ai fini par aboutir à bon port après avoir mangé la moitié de ma tinque à gaz juste à virailler. Je me suis grouillée de défaire mes bagages, d'installer mon lit et de me mettre en pyj. Quand les filles sont arrivées, j'avais presque l'air naturel, décontracté. En fait, j'avais déjà oublié mes scénarios de films d'horreur, mes scénarios d'errance infinie et de viol en bordure de chemin. Le glauque n'avait plus rien de glauque. J'étais impatiente de les accueillir pour entamer une fin de semaine de détente campagnarde entre folles. Elles sont entrées, surprises de constater que j'avais réussi à me rendre en un seul morceau. Moi-même, je n'y croyais pas. J'étais partie, insouciante, sous la pluie battante, de soir, avec un itinéraire Google de marde qui fonctionnait à moitié en direction d'un lieu où les cellulaires ne rentrent pas. Au levée, on s'est aperçu que notre chalet se prenait pour la petite maison de Chicoutimi pendant le déluge au Saguenay. On était presque sinistrés à cause des pluies diluviennes tombées au cours de la nuit. Mais lorsque la brume s'est dissipée, lorsque j'ai pu voir le lac, les grands pins, le coin de ciel bleu, l'aventure de la veille me paraissait une vieillerie. Amenez-en, des chemins de fond de rang qui ne mènent nulle part! La pluie en vaut le lampion. Ou quelque chose dans le genre...