mardi 16 octobre 2012

Dans le dépanneur poutine


Les gars regardent Men in Black dans le salon, derrière moi. Lisbonne tremble à nouveau. La citrouille étire son sourire orangé sur la table de la cuisine. J'essaie de me concentrer et d'aménager une vie qui me ressemble. Juste écrire demande un temps que je n'ai plus. Du moins, si je l'ai, il n'a aucune mesure avec celui que j'ai connu jusqu'à maintenant. Le temps, je le passe à corriger, à travailler sur le classicisme, à nager, à discuter de virgule avec une étudiante, à cuisiner des moules à la poulette, à penser à mes cheveux disparus par grappes longues de trente centimètres. Le temps pour écrire, quant à lui, ne me vient plus naturellement. Le temps de marcher n'est pas plus investi. Parce qu'asteure, je fais du char. J'haïs ça.

Juste aller au dep à pied, tout à l'heure, m'a fait renouer avec cette inclination monstre pour la contemplation inutile et lente. Je me glisse si facilement dans l'observation du chat noir qui traverse la rue à pas de tortue, tandis qu'une voiture manque l'effoirer, dans l'observation des portes rouges en bois, des feuilles roussies d'automne, du voisin qui rentre dans son garage avec une caisse de Bleu sous le bras et une paire de bottes de cowboy aux pieds. Ce temps-là, tapissé par l'indiscrétion de mes yeux, est un temps que je chéris comme Noël, comme les matins chauds et longs, comme les fruits. J'ai eu assez de yeux récemment pour pouvoir les lever de mes copies et les diriger ailleurs : en direction de l'épice-riz, du dépanneur poutine, de la soupe populaire, du jeu d'échec géant sur la place publique devant la grosse église (celle à côté du café Morgane). Je vais sûrement retrouver une sorte d'équilibre qui me correspond éventuellement. Déjà de savoir que tout est resté intact en moi me rassure. Pourtant, il y a tant de choses qui bougent. On déménage, on repart, on revient pour quelques mois, on se trouve des jobs à Drummond, on joue à Chambre en ville, version profs de littérature sans Pete. On est heureux pareil même si l'on ne se voit plus autant, aussi souvent, même si l'on se ramasse chacun sur notre rive, écartillés entre Rimouski et l'Ottawanie. Le Québec est beaucoup trop grand. On s'y perd à force. C'est Lisbonne qui tremble à nouveau.