mardi 31 juillet 2012

Dans l'arnarchie

J'ai fini par ravaler ma poche de thé. Elle flotte dans le fond de mes souliers. Elle a été remplacée par une nouvelle lubie. Pas si nouvelle en fait parce que si je me rappelle bien, ça m'a pognée quand j'avais huit ans. Un soir, incapable de m'endormir, je me triturais l'esprit à propos de l'avenir et de la marche du monde. Un soir banal. Quoique. Je venais de catcher une grande vérité : dans la vie, il faut faire de l'argent. Dès cet instant, j'ai été répugnée à l'idée de devoir peiner comme une truie pour combler mes besoins vitaux. Je me suis précipitée dans la chambre de ma mère pour lui raconter mes angoisses existentielles. Elle n'a pas tenté de me réconforter outre mesure. Elle a simplement poussé un éternel : «C'est comme ça la vie. On n'y peut rien.» Inutile de dire que ce n'était pas du tout ce que j'espérais entendre. Je n'en voulais pas de cette vie-là. Alors je lui ai dit que je ferais les choses autrement : je vivrais dans le bois et me suffirais à moi-même. Ça fait près de vingt ans que cette idée me trotte dans la tête. Elle a évolué. Un moment donné, c'était un projet de commune, mais en ville. Après, ça été de déménager en campagne, de retourner d'où je viens. Et depuis que j'ai vu l'endroit où vit mon amie Marielle, c'est de vivre dans un rang. Un petit peu dans le bois. Assez loin de la ville. Pis me laisser ployer sous la violence du silence en campagne. Et je ne suis pas la seule à qui cela fait envie. 

L'affaire, c'est qu'on n'est pas encore assez sûrs d'être prêts à quitter la ville. Pour de bon, j'entends. À laisser les mondanités et les rues bondées. À laisser les possibilités éternelles, les soirs de semaine vivants, la diversité. Le gros kit. En même temps, le quotidien est tellement plus simple là-bas. Il y a de l'espace, des odeurs qui sentent bons et des minutes qui s'étendent jusqu'à tard après le souper même si tu te couches de bonne heure. Je me dis que je devrai le faire éventuellement comme dans bientôt. Sinon, je vais le regretter. Et je déteste les regrets. Même si cela signifie que ça tourne tout croche après, que les étoiles sont désenlignés pour une couple de nuits. N'étant pas extrêmiste de nature, j'ai pas trop la trempe d'une hippie ou d'une anarchiste. D'ailleurs, cela m'a été confirmé par un mec dans la rue l'autre jour. 

Le mec, un inconnu de 4 pieds avec les cheveux ébouriffés, cherchait la Librairie Saint-Jean-Baptiste. Paraît qu'il y avait une soirée anarchiste. Je lui fournis quelques indications. Gauche, droite, droite, gauche. Pas trop mêlant. Et je l'interroge sur la soirée en question. Il s'étonne de me voir intéressée. Et moi, je m'étonne de le voir étonné. Pourquoi? J'ai pas l'air d'une anarchiste? Il me dit : «As-tu vu comment t'es habillée?» Qu'est-ce qu'elle a ma robe? Dans sa tête, j'imagine que l'anarchie est synonyme de trash-yo-je-fais-du-crack-pis-chu-pouilleux (c'est d'ailleurs ce qu'il venait de faire, le mec, m'a-t-il raconté par après pendant qu'on marchait -- parce que je l'ai finalement accompagné pour être sûre, fucké comme il était, qu'il se rende à bon port). Tout ça pour dire que, même si j'ai pas l'air, j'adore la chanson. Elle sonne comme le crépitement du feu ou bedon le bruant à gorge blanche qui pousse continuellement la même maudite ritournelle : «Cache ton cul, Frédéric!» Ouais, c'est ça. La vie en campagne.