mardi 8 mai 2012

Dans le long temps

Ça fait trop longtemps. C'est ce que je me redis depuis tout à l'heure, couchée sous le pommier. La terrasse du Palais des Congrès est brûlante et je m'y laisse fondre, le dos appuyée sur les dalles de ciment chauffées à blanc. C'est dégueu, Montréal par certains côtés, le kitsch et l'anglais partout. L'affrontement des styles, des langues et des couleurs me heurtent à un tel point que la ville me paraît inhospitalière. Je refuse les robes de mémé et les jupes à taille haute. Je refuse que la vendeuse peine à me parler en français. Je refuse d'avoir honte d'être poche à mort dans cette autre langue et je gémis intérieurement parce que ça fait tellement réfractaire et borné et impotent que de ne pas être fluent dans les deux langues. Et je le répète : je refuse d'avoir honte. Nous ne sommes plus à l'âge de la parole, bordel! 

Enfin, au moins, il y a des gens, d'autres gens, qui m'inspirent confiance. Le gars en vélo. Les inconnus qui écrivent dans le journal du STM en espérant retrouver leur coup de coeur croisé dans le bus ou dans le métro. Des lieux aussi. Le quartier chinois. Les archives nationales avec son bois blanc et son fer forgé. Après tout, c'est la ville de Josée Yvon que je suis venue visiter. Une ville faite de balcons, de seringues, de putes, de bière en canettes et de ruelles. Je ne sais pas pourquoi quand on parle de cette écrivaine, on utilise toujours la même stratégie stylistique : on énumère des affaires, on accumule des patentes trash. Bien évidemment, c'est pour faire comme elle. À la manière hétéroclite de Josée Yvon qui, pense-t-on, a la manie de juxtaposer banalement le criard et le laid à la queue leu-leu. 

Toujours est-il que je m'ennuyais de Montréal. Et que je m'en suis rendue compte dès lors que j'ai embarqué dans l'autobus. Bang. Je regardais les nuages au-dessus de la plaine défilante, avec « Keep The Street Empty For Me » de Fever Ray (à ne pas confondre avec Sugar Ray, ha!) dans les oreilles, le journal posé sur mes genoux. Les images de Victo me crevaient jusque dans le creux des yeux et puis bang! J'ai repensé à ça. Parce que Montréal, c'est aussi ça. Oh oui. Mais c'est tellement vieux, ce ça-là, que je ne sais plus du tout ce qu'il signifie. Probablement juste un petit coup de nostalgie. La réalité crue et ma mémoire ont tôt fait de me rappeler toute la déception engendrée par ce ça. J'ai traîné cette étrange nostalgie tout le long de mon séjour, sans pouvoir m'en défaire. Maintenant que la lumière descend derrière les bâtisses du quartier chinois, je me dis qu'il vaut mieux laisser cette étrange nostalgie s'évanouir en même temps que les derniers rayons de soleil. Je vais rentrer paisiblement, sans faire d'histoire, et laisser mes humeurs de métropole se démembrer, seules, sur les dalles brûlantes de la terrasse du Palais des Congrès.