mercredi 30 novembre 2011

Dans la défaite

Je ne sais pas trop quoi te dire. Ça fait trop longtemps qu'on ne s'adresse plus la parole pour faire semblant que c'est normal. J'ai le cœur rond comme un œuf cuit dur. Pas de fondant jaune en dedans. Juste du dur. Mais ça, il n'y a que toi pour comprendre ce que cela signifie. Je ne pourrais pas dire la même chose à n'importe qui. Malgré toute cette présence/absence qui fait ta marque, j'ai envie de te raconter une petite histoire. Tu sais, quand je me suis assise sur le bord de son lit, puis que je me suis ravisée aussitôt et qu'il m'a dit : « Ben voyons, sois pas gênée! », c'est à ce moment-là que je me suis rendue compte de l'ampleur de ma maladresse. Qu'est-ce que tu dis à un gars qui ne veut pas du gros trou qui lui creuse la poitrine ? Que sa blonde est partie pour de vrai ? Non. Tu ne lui dis rien de tout cela. Tu restes souriante avec une sorte de compassion qui te picote l'intérieur des lèvres. Tu ne peux t'empêcher de penser : pauvre petit...

T'as envie de lui donner un truc, le seul que tu as su trouver : quand tu t'endors dans ton oreiller boursouflé comme tes yeux, tu te répètes « Ça va aller » sur un ton impératif et ce, jusqu'à ce que tu t'endormes. Au début, tu as la mâchoire serrée comme un coké, puis après tu finis par dormir un peu. Ah ! aussi, tu peux te taper 812 séries-télé dans lesquelles les personnages, contrairement à toi, sont capables de se faire du fun, mais pas trop. Faudrait pas exagéré. Du monde trop heureux quand tu te sens décalissé de la vie, c'est énervant. L'affaire, c'est de cesser de vivre un peu le temps que le temps fasse sa job. Une vie par procuration pendant quelques mois, ça n'a jamais tué personne. Après quelques mois, tu peux recommencer à penser, à te remémorer des souvenirs. Pas les bons, les poches. Il faut que tu commences avec les souvenirs poches en premier. Quand tu auras traversé une ou deux saisons, là, tu pourras devenir nostalgique du bonheur partagé. Pas avant. C'est trop risqué.

Voilà c'est à peu près tout ce que je sais. Tu me diras que ce n'est pas beaucoup, considérant que tu visualises la même maudite poutre à chaque matin que le bon dieu amène et que tu espères qu'un camion achève le boulot à ta place en te renversant au garage où tu travailles. Tu me diras aussi que tu ne peux pas t'éloigner. Votre enfant vous en empêche. En effet. Alors, je vais me taire et m'asseoir sur ton lit. Je vais t'écouter, silencieuse, me raconter ton histoire et observer en alternance tes doigts rugueux et ta bouche partagée entre la honte et la défaite. Tu vas me raconter qu'il te manque des passages de la dernière scène. La colère, le refus, en ont grignoté des grands bouts. Probablement. En attendant que ça passe, je vais penser à toi. Et je vais t'envoyer mon frère pour que vous jasiez ensemble en fumant des clopes sur la galerie.