mardi 4 octobre 2011

Dans le bois



Il s’arrête au milieu de rien. Puis s’accroupit. Il étire les doigts pour attraper les feuilles jaunes qui obstruent la vue. Ah voilà. Comme ça on voit mieux. L’empreinte paraît plus nette : une patte d’ours grosse comme une assiette à dessert. Un mâle. Mais, ce n’est pas cette bête-là qu’on traque. Il se relève. On reprend la marche.

Il s’arrête encore une fois. Je manque lui foncer dedans. Une branche me frôle le nez. Parfois, j’oublie qu’une distance essentielle est à conserver entre nous deux. Au cas où il freinerait. Au cas où je mangerais une branche dans la face. C’est la règle no 2. Elle vient tout de suite après : regarde où tu marches (règle no 1). À cause de la règle no 1, que je maîtrise maintenant à merveille (jadis je m’enfargais partout), je deviens absorbée par la terre où nous marchons, alors qu’à la chasse, le contenu des bois devrait être la seule préoccupation. Difficile d’être un helper de choix dans ces conditions. Mon œil de lynx, s’il est rivé au sol, ne sert pas le chasseur. Un juste équilibre doit être trouvé entre le temps d’observation de la forêt (pour voir surgir la bête) et le temps consacré aux obstacles qui recouvrent le plancher. Et c’est sans compter tous les bruits auxquels il faut demeurer attentif. Là-dedans non plus je n’excelle pas. C’est toujours lui qui entend les craquements. Il s’arrête brusquement. Il se retourne à moitié vers moi. Lève un doigt dans les airs et chuchote : « Coutecoute! ». Je reste là, figée, espérant surprendre le fameux bruit moi aussi. Pour être dans la gang. Mais non. Mon capuchon me nuit. Des fois, je me surprend à penser : entend-t-il vraiment quelque chose? Ou s’il ne fait ça que pour créer une tension. Si c’est un jeu, j’embarque à chaque fois. Jamais je n’ai osé le défier en continuant à parler ou à faire du bruit. Jamais. Je le laisse gérer les données de la forêt. C’est lui le pro. Mon père, c’est Marie Victorin.

Comme il s’est arrêté brusquement, j’ai failli lui foncer dedans avec mes grosses bottes trop grandes. Er’gôrd. De son doigt, il me pointe une grotte creusée naturellement entre les racines d’un arbre. C’est quoi? Une woâche. Une quoi? Une woâche. J’ai compris. Mais qu’est-ce que ça veut dire? Les ours se cachent-là l’hiver. Ah, un abri. Mmm. Ah. Et il y a personne dedans? Ben non, c’est pas encore le temps. Ouais, mais les ours dorment pas le reste de l’année? Oui, mais pas dans une woâche.

Vendredi, quand j’ai quitté le travail, il y avait des oiseaux. En ville. Qui ressemblaient à ceux de la forêt. Je cherchais le nom de l’un d’eux qui s’était mis à chanter. Tout ce qui me venait en tête, c’était « brunante ». Puis finalement, j’ai débloqué : BRUANT! Après avoir vérifié avec mon père, c’était bel et bien un bruant... à gorge blanche. C'est pas mêlant : il sait tout. Et le plus fascinant encore, c’est qu’il en sait toujours plus que je le pense. Son savoir se régénère sans fin. D’où il vient? Mystère. Mon père, c’est l’écologie sans le mot. C’est la forêt avant Pierre Dansereault.