vendredi 21 octobre 2011

Dans la bouche nostalgie

 Dans tes étendues tristes, je te laisse flotter en moi. 
Tu es un drôle de poisson au fond. 
Une nostalgie d'eau douce.

La maison de Grand-Mère, la nuit tombée, me fascinait. Elle se détachait de la noirceur pour former un rectangle gris rehaussé d'une lampe qui jaunissait tout alentour. À l'intérieur, les visages s'allumaient dans la phosphorescence du néon accroché au plafond de la cuisine. Grand-Mère sortait alors de sa chambre en claudiquant. Quelques centimètres au-dessus du sol, on pouvait voir dépasser ses jambes nues sous sa jaquette. Ses jambes frêles recouvertes d'une peau laiteuse, presque rose. Entrer dans sa maison à cette heure signifiait s'immiscer dans sa nuit. Elle se couchait tôt. Souvent, elle allait au lit pour contourner l'ennui. Lorsqu'elle est décédée, nous avons continué un temps à dire que nous allions « chez Grand-Mère ». Peu à peu, nous avons commencé à parler de la maison comme étant celle de Grand-Père. 

Je trouve que cette nuit d'automne, cette nuit-ci exactement, avec son ciel imprononçable et mauve, est parfaitement moulée à l'axe de ma nostalgie : penchée vers le sol. Il y a des souvenirs que l'on use de nos têtes obstinées et qui se transforment, à force, en un étrange portrait d'où glissent des sensations insolites. Presque aussi inusitées que de nager avec, sur la bouche, du rouge à lèvre. Le pire, c'est la nostalgie de soi, un soi damné dans des jeans trop serrés.

baiser sur les seins quand il pleut
c'est l'automne le vent qui t'arrache à l'arbre du sommeil
on a des amours écartelées et des mains de rhubarbe 
on a des pages closes des corps épuisés 
la neige va tomber [...]
où aller quand on avait été si bien avec les arbres et les bêtes

(« tu étais cette main », Paul-Marie Lapointe)