dimanche 7 août 2011

Dans le village (comment plumer sa proie)



Je conduisais dans la brume de la 116. Nous n'écoutions rien parce que nous étions fatiguées. La route, le spectacle (elle, sur la scène, moi, devant), la lasagne, les viraillages en chemin, tout ça nous avait épuisés. Les phares de la voiture éclairaient à peine, mais suffisamment pour me tenir loin du fossé, de ses verges d'or et de ses quenouilles. Je n'étais pas chez moi, mais c'était comme si. Je ne pouvais pas prédire chaque tournant sur la route, chaque craque, chaque enflure dans l'asphalte. Qu'importe, le sentiment est le même d'un trou perdu à un autre, parce qu'au fond, les villages me paraissent tous semblables : petits, tranquilles, intimes, résistants, un peu carrés. Le paysage s'immisce, impudique, sous ma paupière et la chauffe de son haleine humide et crue. Je me diffracte, les veines qui inondent ma gorge par en-dedans. La résistance est finie. Puis, quand je me mets à parler, le paysage se met à se refermer. Étrange. D'abord large et fort comme l'horizon, il se rétracte et devient aussi étroit que l'embouchure d'une framboise. Par chance, il est peu utile de parler. Muette, je me dérobe sous la main, aussi sauvage que tous les exils, que toutes les disparitions. Un village s'apprivoise, plume par plume, une main à la fois.