jeudi 7 juillet 2011

Dans le noir

Nous avons quitté cette heure improbable où le jour se mêle à la nuit. Nous avons basculé dans cet autre versant de la journée où les loups ont chassé les chiens. On pourrait presque poser la main sur la noirceur tellement elle est dense. Elle s'immisce sans aucune finesse par tous les orifices, même par la bouche. Ici, la noirceur, ça se savoure à pleine dent. Sur le quai, elle paraît moins opaque; les étoiles sont les seules responsables. Elles sont si nombreuses qu'elles alourdissent le ciel. Si je reste ici, je crains de me faire écraser sous la voûte étoilée. Ce serait probablement aussi percutant que de manger un viaduc sur la gueule.

Au bord du lac, des mouches à feu. Je comprends là, maintenant, qu'on ait pu penser jadis qu'il s'agissait d'esprits. Si j'étais née seule au monde, sortie d'aucune matrice préalable et bienveillante, j'aurais moi aussi échafaudé des légendes pour m'expliquer la vie dans tous ses retranchements. Après les feux folets, c'est au tour des étoiles filantes. Je fais un voeu. Un automatisme. Toujours le même putain de voeu. Faudrait que je me force pour être plus originale.

Je continue de fixer tour à tour le noir du lac, puis le noir du ciel et finalement, le noir de la forêt. Je peux déceler des patineuses sur l'eau. Un bruissement dans le bois derrière moi. Je dresse l'oreille. Puis rien. Je décide de rentrer. Les derniers mètres qui me séparent de la galerie, je les fais en courant. Je me laisse complètement envahir par la peur, celle que je combats depuis plusieurs minutes déjà. La même peur qui me me faisait serrrer les fesses en montant les escaliers du sous-sol, petite, lorsque ma mère m'y envoyait pour chercher de la sauce à spaguetti dans le congélateur. Pourquoi jouer à la brave? J'ai peur. Et pis quoi? Il n'y a personne ici à impressionner. Il n'y a personne autour, à part trois ou quatre adolescents dans le chalet en face, qui s'amuse à siffler les filles sur le quai, à l'heure où le soleil ne cède pas encore la place aux loups de la nuit.