samedi 18 juin 2011

Dans les antécédents

Elle a essuyé la morve de son visage du revers de la main, puis elle a essuyé sa main sur son short. Là je m'intéresse plutôt aux arts martiaux et au yoyo, a-t-elle dit. Il faut que je vive moins dans ma tête. Ouais, ai-je répondu. Le kung-fu au service du bien? Ben, a-t-elle dit, je me sens bien quand je fais culbuter quelqu'un.
(Miriam Toews, Les Troutman volants, p. 11)

Je me suis réveillée parce que j'avais faim et que mon épaule était engourdie. La nuit venait de passer sans que je ne m'en rende compte. La première chose que j'ai compris en ouvrant les yeux était que j'étais parvenue à éloigner les images traumatisantes du film visionné la veille : The Goya's Ghosts. Nathalie Portman y est emprisonnée pour hérésie à tort (après s'être préalablement faite torturée par le tribunal de l'Inquisition pour avoir exercé des rituels judaïsants). Juste avant de regarder ce film, j'ai parlé pendant des heures avec ma sœur qui m'incitait à « faire attention ». À m'écouter, elle en venait à la conclusion que les antécédents familiaux pourraient me rattraper. Elle faisait référence à la santé mentale. On est toujours le fou de quelqu'un d'autre, j'imagine.

J'ai crié : « MAIS DE QUOI TU PARLES? » et puis j'ai rit. Je ne décelais rien d'alarmants dans mes propos. Au contraire... Peut-être était-ce là le début d'une attitude de folle à liée (de rire, je veux dire). Je ne crois pas en fait. Au contraire, autrefois, j'aurais commencé à angoisser à la perspective de chavirer et de connaître le même sort que ma grand-mère, dépressive et psychotique. Ou encore celui de mon oncle schizophrène. 

Je l'ai croisé la semaine dernière sur la rue. Il semblait se porter à ravir. C'est son écoute qui m'a laissé croire qu'il allait bien. D'habitude, il parle de bonzaïs et d'origami sans jamais se demander si son interlocuteur est intéressé. Il saute du coq-à-l'âne sans arrêt puis il interrompt la discussion, vous laisse-là, au beau milieu d'une affaire de botanique pointue. Mais lorsque je l'ai rencontré la semaine passée, il m'a semblé très cohérent. Il a même demandé des nouvelles de moi, de mes amours, du Vietnam, de mes études, de mon travail. Puis, il m'a dit : «Va-t'en d'ici. T'as pas d'affaire à Québec. Je l'ai vu quand t'étais petite. Tsé quand j'avais analysé ta calligraphie? Bon ben c'est ça. Je l'ai toujours su : faut pas que tu restes! ». Il a rajouté : « Moi, je ne serais pas ici non plus si c'était juste de moi. Mais tu sais... il m'est arrivé un accident quand j'avais ton âge... pis y a les antécédents. C'est génétique. Tsé, grand-mère elle était dépressive. Je partirais si j'étais toi. Ta vie est ailleurs, je le sens! » J'ai hoché de la tête pour faire semblant que j'acquiesçais alors qu'au fond de moi-même, je me demandais ce que ça changeait si je restais ici. J'aurai la vie que j'ai, un point c'est tout. Peu importe ma calligraphie. Peu importe ce que les intuitions des autres révèlent, ce que les prophètes de malheur me lancent au visage, peu importe les histoires de botanique et de chasse à l'oie (ou de pingouins... je ne sais plus...). Il y en a qui s'en permette. La science infuse, à ce que je sache, n'existe pas.

Je déteste les prédictions.

Comme cette prof au secondaire qui, voulant me convaincre de poursuivre des études en art plastique, m'a juré que je raterais ma vie si je ne choisissais pas cette voie. Rater sa vie? Il y a des gens qui ne vivent que pour la romance, pour la destinée. Voyons! La vie est composée d'une série de choix, de chance, de rencontres. Comme si on pouvait rater une vie au grand complet. Je ne crois plus à rien de tout ça.