mercredi 22 juin 2011

Dans le ciel




J’ai perdu la ligne arrivée à Petite-Rivière-Saint-François. Nous avions convenu de raccrocher de toute façon. Tous les sujets de conversation avaient été épuisés, y compris mon désir réitéré de prendre des calmants et de m’acheter le racamier fleuri que j’ai aperçu dans une brocante la semaine dernière. J’ai perdu la ligne à l’endroit exact où les amoureux s’arrêtent en bordure de chemin pour écrire à grands coups de canette de peinture le prénom de leur pupille sur des rochers. Défilent ici des I Love Suzanne, des Michel For Ever et des Sophie, marie-moi. À défaut de parler au cellulaire, j’écoute Frazey Ford et je fixe les nuages couleur lavande qui surplombent le fleuve et les montagnes. Nous sommes en juin. Je suis dans l’autobus voyageur qui m’amène pour une millième fois jusqu’au cœur de la vallée familiale. Les choses me paraissent semblables, d’une exacte similitude par rapport à celles qui me bouleversaient il y a de cela longtemps déjà. En fait, je crois que ces choses sont ancrées encore plus férocement en moi qu’avant. J’ai une tête de mule, croisée avec celle d’un cochon fait de bois. En relisant mon album de finissants (ouh! douloureuse époque), j’ai pris conscience que je n’avais pas changé d’un iota. On pouvait lire ceci, entre autres, à côté de ma face de petit gars manqué le sourire à l’envers : Naïve par son émerveillement naturel envers tout ce qui est « beau », Pocahontas aime rester sous ses visions illusoires. Avec ses goûts musicaux étranges, elle nous en fait voir de toutes les couleurs.

Comme je le disais, j’ai conservé la base de ma personnalité : la contemplation, le rêve et ma curiosité. La seule différence, la vraie, réside dans le fait que je n’ai pas cessé de vivre, donc j’ai accumulé des âges et des souvenirs différents de ceux de mes seize ans. Pour le reste, tout est demeuré intact. Ah et aussi, je ressemble de moins en moins à un garçon et je souris de plus en plus sur les photos. La Noyée me fascine pareillement (on la voit sur une des images ci-dessus). Le fleuve aussi. Les champs. Ils sont presque fluos à ce temps-ci de l’année. Le vert illumine même à la brunante.

En descendant de l’autobus, je remarque que la chaussée est foncée. Il a dû pleuvoir. L’odeur de la terre n’en est que plus crue. Une voiture se stationne devant moi. Mon père. Il sourit. Je m’ennuyais. Ça me semble évident maintenant. Je le sens dans mon ventre.