lundi 13 juin 2011

Dans le buisson fleuri, là où l'oeil s'enfonce


Quand je suis arrivée
Tu n'étais déjà plus là
Je me suis écroulée en pleurant
C'était pas tellement ça
Qui m'avait chavirée
Mais pour la première fois tu me manquais
(«Naufragée du Tendre», Les soeurs McGarrigle)

Le dernier morceau d'une madeleine vient de tomber au fond de ma tasse. Je plonge la cuillère pour le secourir et mieux l'engouffrer ensuite dans ma bouche. Le lait qui s'y est introduit en fait une bouchée spongieuse, dégoulinante d'une douceur blanchâtre qui coule sur ma langue. Par la fenêtre, je peux voir les passants dans la rue qui se mirent dans la vitrine du café. Au bord de cette fenêtre, je les pille du haut du deuxième étage du café, je leur pique leur sève depuis la cime de leur cheveux et j'aspire tout ce qui se loge à l'intérieur de ces tubes ambulants, de la tête jusqu'aux chevilles. J'espère repérer quelqu'un que je connais. Bien sûr, si cela arrive, ce sera quelqu'un que je n'ai pas envie de surprendre. Comme une rencontre infortuite. Du genre qui obligent à fixer le trottoir, à faire la sauvage. Je n'ai pas de mérite; c'est que parfois, l'effort me manque pour lever les yeux à hauteur d'humain, je préfère lorgner du côté des buissons fleuris et de leurs ombres, éviter les saluts ordinaires, forcés. Ça m'arrive surtout les fins de semaine. Aller savoir pourquoi. La semaine, je demeure civilisée j'imagine.

Deux filles du secondaire viennent de passer, en bas, dans la rue. Elles ont le même air  l'une comme l'autre, mais elles ont le même air qu'avant aussi : cheveux roses, bleus, noirs, jeans troués, percing dans la lèvre. Pareilles à hier. Je ne sais pas ce qui est  le plus rassurant au fond : l'immuable ou le changement. Si j'étais exactement comme hier, j'en serais fort malheureuse, quoique cela génère, dans mon cas, des périodes existentielles à répétition. Surtout à l'heure où j'écris ces lignes. J'espère que ma séquence déceptive -- j'ai donné un nom à cette suite d'événements ennuyeux qui se sont récemment emboîtés les uns dans les autres -- s'arrêtera dès cette semaine. Dès demain. La patience est une vertu qui m'exaspère. Je suis prête à passer au prochain niveau : demain, partir, me perdre, revenir. Et ainsi m'éloigner de ce moi que je ne reconnais plus, celui qui se nourrissait de mythologies et d'attentes, d'avocat et d'errances, de quêtes et de sourires. Je ne crois plus à la vie d'hier, aux signes, aux épiciers qui poussent des landeaux et qui jouent au basketball, aux numéros de téléphone, à la sincérité des fuckés pas propres. Je crois à cette petite chose, à pleine plus grosse qu'une madeleine, qui est née entre mes côtes un samedi matin alors que je mangeais un oeuf brouillé et des tranches de tomate. J'ai bien crû que j'allais pleurer. C'était pas tellement ça. Je me suis rendue compte que je n'étais plus attachée à rien. Que ça faisait quatre ans que j'habitais au même endroit. Qu'il fallait repenser l'espace autrement, sinon le quitter. Et pour une fois, ne pas fuir. Parce que ce qu'il me faut, c'est commencer.