samedi 21 mai 2011

Dans le fragment

La fille de la bibliothèque pose son regard dur sur ma nuque. Un canon froid de revolver. Je sais bien qu'elle ne m'espionne pas. Elle fait simplement son boulot. N'empêche que sa mâchoire carrée, ses cheveux courts et sa bouche pincée donnent à sa figure un air sévère qui n'invite pas à glander longtemps sur les lieux. J'essaie de m'en foutre mais je sens ses yeux dans mon dos. Une morsure sur ma peau. Je choisis de plutôt me concentrer sur Joan Baez (« The Longest Train I Ever Saw ») et sur l'effet produit par les fragments de Barthes sur moi. Le discours amoureux. Je retiens ce passage où il soulève l'étymologie du mot « connivence » : cligner de l'oeil, fermer les yeux. Cela me fait dire que certaines connivences reposent sur le déni. On ferme les yeux sur le manque d'authenticité, de volonté, de plaisir. Parfois, on fait semblant d'être de connivence parce qu'il est plus aisé d'esquiver, de fuir ce qui heurte, répugne. Je suis comme ça aussi : fuyante. Une vapeur blanche dans le matin empourpré de café, de gestes pressés, de baisers dans le cadre de porte. J'ai soudainement envie de manger des fraises et d'aller courir dans les rues saturées d'un vent long et dur. Aussi dur que l'oeil de la fille de la bibliothèque. Le vent est un mur. Un parmi tant d'autres.