dimanche 27 février 2011

Dans la bouche

La nuit m'avale tout doucement. Mon lit me crie après. Mais avant de me terrer sous la couette, je dois nettoyer le revers de ma manche que j'ai taché de bleu et de jaune. Je suis dans une période impressionniste.  Je peins des bateaux, des ciels ponctués de soleils multiples. De proche, on n'y voit pas grand chose. Il faut observer de loin. De là, les vagues paraissent plus dangereuses, réelles.

L'an passé, à pareille date, c'était les Automatistes qui me passionnaient. J'y vais à tâtons. Quoique de l'extérieur je puisse sembler totalement perdue, égarée dans mes propres pas, j'ai une stratégie. Pas un truc calculé d'avance. Une manière qui allie intuition, patience, impulsion et recul. Un assortiment de critères instables qui créent une technique aléatoire. Y a-t-il une autre façon que personnelle de gérer le chaos?

L'eau se disperse en des sillons verts au fond de l'évier.

Un petit monstre que j'aime a établi domicile en ma demeure. Genre de tache, mais pire que celle sur ma manche, genre qui ne part pas même en la passant sous le robinet. Le petit monstre me picote la cage thoracique comme s'il avait dans sa gueule un champ de blés mûrs.  Étonnamment, ça ne fait pas mal. On s'habitue. On a tous nos raisons d'avoir le cœur au 45, pas trop à l'équerre, juste un huit. Des bonnes et des moins bonnes. Récemment, j'ai monté le mien sur pilotis. Je craignais qu'il prenne l'eau. Le printemps s'en vient: les embâcles, les torrents, le rouge aux joues, les pieds mouillés, la bouette sur le rebord des pantalons.

La tache sur ma manche disparaît peu à peu quant à elle. À force de frotter. Fallait bien. Je peux enfin aller peindre des nuages dans mon lit.

La nuit se construit par petites touches en forme de virgule. Elle structure mon quotidien, le dissèque en sections et donne aux jours un phrasé agréable. Rythmé par la lumière comme les paysages de Cézanne. Comme ses toiles nappées de fruits.

La peinture raconte une histoire de consolation.