jeudi 23 décembre 2010

Dans les maisons longues








J'ai déménagé pour quelques temps. Le tipi est bien mais petit. Trop petit pour rassembler tous les enfants que nous sommes. Alors pour quelques jours, j'habite la maison longue qui feint de se rompre à tout bout de champ sous le poids des sucreries, de l'agitation et du bruit. La paix n'existe plus. Ça change. Je me promène dans les rues de ma petite ville et j'admire les lieux. Je lis un peu. Je skie un peu. Les pistes étaient encore  chaudes lorsque j'y suis allée cet après-midi. Louis F. venait à peine de les tracer. Le soleil plombait fort. L'heure de bronze. J'ai remercié Louis F. dans ma tête en lui faisant un signe de la main. J'ai passé les six premières années de ma vie chez lui. Notre ancien voisin. J'ai même perdu un plombage dans sa poubelle. Sa fille, ma meilleure amie, avait les cheveux aussi longs que les miens. On les coinçait constamment dans les chaînes de la balançoire. Puis sa femme, la mère de mon amie, est morte. Cancer du sein. Ils ont alors déménagé. Presque deux décennies plus tard, Louis F. apparaît là, au travers des épinettes vertes et blanches, traçant en motoneige les pistes de ski.

Depuis que je suis ici, outre faire du ski, je mange. Ce midi, j'étais assise devant une pointe de quiche aux lardons et je pleurais un peu, juste des brins (les lardons ont été l'élément déclencheur). Mon père est alors entré dans la cuisine. D'habitude, il ne soulève pas ce genre de moments émotifs. Mais cette fois, il a fait une exception et m'a dit :

- Quesse t'as là là? Laisse le passé derrière. Ne pense pas à ça.

Il sait bien. Il le sait. Ils savent tous de toute manière que ça remonte parfois encore. Le temps des fêtes est gorgé de tendresse. Comment faire autrement que de penser à ça. Ces pensées, celles qui glissent infiniment vers ce passé auquel mon père fait allusion, durent longtemps. Trop à mon goût. J'y pense un peu des fois, à ces choses-là comme lorsque je suis assise devant une pointe de quiche aux lardons (chacun sa madeleine, faut croire... je ne sais pas si ce sont les lardons, les oeufs ou la sariette qui sont en cause dans cet épisode finalement) et comme lorsque je pleure des brins en fixant la feuille jaune que ma mère a collée sur le frigidaire, une feuille avec d'inscrit dessus en gros titre noir : LA MALADIE DU BONHEUR.

Mais je ne fais pas seulement que manger ici, dans la maison longue, je me vautre aussi dans le livre de Patti Smith qui raconte comment elle était jeune et perdue, en 1969. Mais poète. C'était suffisant. Elle vivait avec Robert, son âme soeur (que celui ou celle qui n'a jamais pensé avoir rencontré son âme soeur, jette la première pierre!). Elle le prend au grand complet comme il est, de bas en haut, de haut en bas, sans restriction, le coeur en trombe :
Les jours suivants ont été d'un calme troublant. Il dormait beaucoup, et lorsqu'il se réveillait il me demandait de lui lire mes poèmes, en particulier ceux que j'avais écrits pour lui. Au départ, j'ai craint qu'on lui eût fait du mal. Entre ses longs silences, j'ai envisagé l'éventualité qu'il eût rencontré quelqu'un. (Just Kids, p. 172)
Je dessine aussi dans ces lieux-ci. J'ai fait Yoko Ono, récemment, en référence aux complicités qui existent mais qui ne dure pas longtemps et qui prennent fin abruptement : sida, assassinat et autres malheurs incroyables du genre.

Plus je reste ici, plus je crois à la paix des forêts et des maisons, celles qui bordent les falaises, accouchées par des vents robustes. Plus je me dis qu'il existe de belles transcendances.