lundi 13 décembre 2010

Dans la conversation

J'entretiens de drôles de lien ces temps-ci. Une botte dans le passé, une autre dans quelque chose d'inconsistant, de spongieux qui s'appelle l'avenir et qui rappelle l'étang. Je discute de couleurs et de symbolique avec de vieux artistes. Patti Smith entre dans mon tipi comme dans un moulin pour me narguer. Et puis, me revient constamment cette phrase qu'on m'a lancé à mes 16 ans, comme pour inaugurer une vie faite de choix, de contradictions profondes, de tâtonnements : « Jane Presley, avec un nom pareil, tu rateras ta vie si tu ne deviens pas artiste. Tu dessines comme une folle. Allez! » J'ai eu peur sur le coup. Et si je faisais de mauvais choix... Et si au contraire, je parvenais à faire autre chose de mes dix doigts que de griffonner du soir au matin comme une défoncée. Et si, et si...

Patti Smith est entrée dans mon tipi alors que j'écrivais cette petite fabulation. Elle soulève la couverture qui sépare le monde du dehors et celui du dedans et vient s'asseoir près de moi. Elle me raconte son dernier trajet en autobus (celui qui l'a menée jusqu'à moi, dans mon tipi). D'entrée de jeu. Sans détour ni trompette. Elle est Patti Smith après tout. Pourquoi être autrement.

- Je l'ai vu la première. Elle gesticule avec ses bras anguleux. Il avait des boucles noires. Tu sais, de grandes boucles souples. Il avait un immense sac à dos, ce qui l'empêchait j'imagine de prendre un siège. Alors il restait debout. Puis, il m'a regardée. Les yeux en esquive, fuyants comme les boucles sur son front basané. J'avais envie qu'il me fasse des enfants. Qu'il me terrasse. Je me souviens même avoir prié pour qu'il me renverse.

- Et puis après? Tu commences à être vieille pour ce genre d'histoire. Vous vous êtes échangé quelques mots ?

- Ben non! Personne ne discute dans les autobus. No conversation. Tu n'as jamais remarqué.

- Je ne prends jamais l'autobus. Je marche et traverse par les boisés. Tu sais bien.

- Yeah. It's true. Et tu n'es jamais tombée sur un bûcheron, un chasseur, un tueur d'animaux morts?

- Oui. Deux fois.

- Et puis? 

- Rien. Ils s'en allaient en sens contraires. Alors, je les laissais me quitter.

- Pauvre Jane. Toi et la quittance... vous êtes de bad bad copines... T'arrives toujours un temps trop tard. T'as pas le beat ou quoi?

- Je suppose. Mais là on s'écarte, je pensais à une grande chose avant que tu n'entres ici...

- And...?

- And... c'est comme tu me racontais un peu l'autre fois. Tu disais que ton plus cher désir était d'entrer dans la fraternité des artistes : la faim, leur façon de s'habiller, leurs rituels et leurs prières. Tu voulais être la maîtresse d'un artiste. Pour toi, jeune esprit échauffé, c'était le comble du romantisme. Tu t'imaginais comme Frida avec Diego, à la fois muse et créatrice. Tu rêvais de rencontrer un artiste pour l'aimer, le soutenir et travailler à ses côtés. (Just Kids)

- Pourquoi tu me dis tout ça? Tu veux en venir à quoi?

- Eh bien, tout à l'heure, je crois que j'ai acheté un livre pour rien. J'étais trop gênée pour décliner l'offre et j'ai acheté le livre. C'était à cause d'un artiste justement. L'ami d'un écrivain et j'étais toute à l'envers de le revoir à travers cet ami-libraire.

- Yes but...

- But, c'est ça. J'en ai marre. J'envoie balader tout ça, l'artiste et ses pinceaux. Je serai moi toute seule l'artiste et ce sera l'achèvement du romantisme. 

- Belle idée. Tu me verses du thé maintenant? La crise passée... Tu en racontes de la merde, ma petite chérie. Et c'est quoi le livre? Rimbaud? Baudelaire?

- Non, c'est ton livre. Just Kids.