vendredi 12 novembre 2010

Dans le bruit

Désormais, tout est silencieux. On ne peut plus rien se dire alors que nous avions tant de choses à nous raconter. Avant. C'était avant. On passait des heures sur la galerie à fumer des Drum et à observer les arbres dans leur immensité muette, satisfaisante. Puis soudainement, un soir, comme ça, sans prévenir, tu t'es mis à répéter : « Jane, je ne peux rien te dire. » J'avais envie de broyer chacune de tes syllabes entre mes dents. J'en ai eu mal à la mâchoire à force.

Furieuse, théâtrale.

De toute façon, je raconte cela mais je n'ai  pas trop envie d'être là, dans ce temps-là où tu répétais sans cesse « Je ne peux rien te dire », où je ne sentais que cette paralysie monter sur mon visage, descendre dans mes épaules. J'en suis devenue sourde et ce, contre toutes attentes, contre cette idée même que nous aimions tant : le monde est un grand bruit.

Soudainement, tout est devenu silencieux. Tu m'a détachée de ton gilet de laine vert tacheté de larmes, tu m'as pris la main, as serré le bout de mes doigts, t'es dirigé vers la poignée de porte et tu es sorti. La tête au niveau des genoux, coincée bien bas. Défiguré. Je ne reconnais toujours pas cette image de toi. Même dans la rue, je ne te reconnais plus : ton visage est pâle, on dirait que tu as froid. Même quand on se rencontre par hasard, il n'y a plus de bruits ; on s'envoie la main au hasard, on se salue au hasard, sans voix, du bout des lèvres comme pour se dire, déconfits tous les deux : « Ta mère est morte ».

Manifestement (mot que tu employais souvent dans le quotidien, comme ça, comme si de rien n'était) « celui qui sait ne parle pas ». Je me demande ce que nous savons l'un de l'autre maintenant que le bruit imite parfaitement le moindre de nos silences.

Je sais peut-être une chose : nos deux bouches se conjugent désormais à l'imparfait.