vendredi 23 juin 2017

Dans le péril

« Plusieurs interlocuteurs ont fait référence aux types de drogues actuellement en circulation. Elles engendrent des répercussions visibles sur le corps et les comportements des usagers: décompensation, problèmes de peau, perte de dents, maigreur, etc. "Il souhaite donc implanter une zone de tolérance rue Sainte-Catherine, mais plus à l’ouest, soit entre les rues Moreau et Alphonse-D.-Roy. Le secteur en est un industriel. Il n’y a pas de résidence, ni de commerce. Les travailleuses du sexe ne seraient pas embêtées et pourraient vaquer à leurs occupations, soutient M. Ménard." Le guetto des putes. Elles peuvent travailler paisiblement. Man! Elle ne travaille pas! Elles se font exploiter la misère jusque dans le fond de la gorge. Les isoler les rend plus vulnérables, non? »

« On sait fort bien qu’ici pour la prostitution de rue, il y a des heures critiques : c’est le matin. Quand les boîtes à lunch partent de la maison pour aller travailler vers le centre-ville. Et c’est le soir, quand les boîtes à lunch reviennent du travail pour aller à la maison. C’est sûr que y’a des messieurs le samedi soir. Mais c’était surtout problématique les matins de semaine pis les fins d’après-midi, de semaine. Le gars fait un détour, avant de rentrer chez lui, une petite faveur sexuelle, pis bingo! »

« Les femmes prostituées transportent tous leurs avoirs dans leurs sacs à dos, lorsqu’elles en ont un. Elles n’ont pas beaucoup d’objets. Dans les piqueries, il n’y a pas de miroir. Les femmes prostituées se maquillent avec les miroirs des voitures.»
(Diagnostic local sur la prostitution dans Hochelaga-Maisonneuve, 
Rapport de recherche, mai 2015)


La courbe prononcée de son dos la fait avancer comme Nosferatu à la différence qu'elle déambule, non pas dans les couloirs sombres d'un manoir, mais dans les rues d'un quartier ouvrier. Une mince couche de cuir en guise de peau retient ensemble une ossature si frêle qu'on la dirait sur le point de s'effondrer sur le trottoir. Une tête à la Françoise Sagan vient achever le portrait de cette femme dont la vitalité ne tient qu'à un fil. Elle habite près de l'épicerie. Heureusement pour elle. Où prendrait-elle la force de marcher longtemps flanquée d'un corps pareil? Il suffirait de lui souffler au visage pour qu'elle s'évanouisse dans l'air en un nuage poudreux qui, en retombant, créerait un monticule à peine capable de recouvrir ses sandales en plastique abandonnées sur le sol. Elle garde pour elle seule le mystère de sa survie. On pourrait la croire à bout d'âge. La vieillesse serait donc responsable de ses difformités et ce serait logique. Mais les lèvres rabougries de celle à qu'il manque des dents requestionne cette hypothèse. Là aussi, on y voit rapidement la conséquence des années si l'on ne prête pas attention aux signes. Dans le quartier, des femmes de tout âge, les mâchoires rongées par le manque de dents, sont affublées d'un visage atemporel. Quand on sait que les frais de dentiste sont remboursés par l'aide sociale, on peut penser que le problème n'est pas qu'économique. Ce n'est qu'un signe parmi tant d'autres d'une vie périlleuse, une vie probablement plus proche de la mienne que j'aimerais l'imaginer. Un de mes oncles a perdu ses dents à cause du crack, une conséquence qui me pétrit de la même curiosité et de la même angoisse que le récit d'une combustion humaine spontanée. 

C'est comme les nombreuses enveloppes de préservatif qui ponctuent le rythme de mes promenades dans le quartier. Mon visage est absorbé par ces sachets qui me fascinent et me troublent. Impossible de sortir de chez moi sans repérer l'un d'eux qui indiquent qu'elles se protègent, au moins, que je me dis, sans trop croire à cette maigre consolation. Je me fais un devoir de les traquer, de les chercher dans les craques du trottoir, dans les herbes longues, dans les grilles des égouts. Et je me demande : quel chemin, ce petit sachet, fait-il pour aboutir à mes pieds sur le trottoir? Il passe de la main osseuse de cette femme floue au sexe d'un client indistinct pour atterrir sur le plancher de mon quartier comme la seule trace de ce commerce quasiment invisible qui implique, en amont, des hommes aux besoins inassouvis et, en aval, des femmes-zombies. 

Il y a les travailleuses du sexe, qu'on appelle pour désigner ces filles affranchies qui font le commerce de leur corps de façon éclairée et consciente et il y a les filles d'ici. Le regard absent, un sourire chancelant sur les lèvres, le style décrissé se lisant partout dans leurs mouvements, elles niaisent au coin des rues, avec un petit sac de commission à leur pied, aux heures de pointe, en espérant qu'un inconnu, rentrant chez lui après le boulot, sollicite leurs services. Elles ont tous les âges et aucun en même temps, empêtrées dans une sorte de magma visqueux de secondes infinies. Je ne les connais pas, mais on partage un sort possible en commun. C'est suffisant pour me les rendre familière, même si c'est bien peu.

mercredi 17 mai 2017

Dans le bon voisinage

Le printemps tardif épaissit les cloisons qui nous séparent de l'extérieur. Personne n'ose sortir. Les sets de patio ont été changés pour du neuf. Pourtant, pas une tache de ketchup ne marque encore le mobilier. Le jardin est prêt à accueillir les festivités, mais pas moyen d'en jouir, sauf lors de ce fameux samedi sorti de nulle part qu'on n'attendait plus. Une brèche dans la froideur du printemps tardif. Et c'est inévitable, dans mon quartier, du moment qu'il fait chaud, les gens perdent le nord, leurs inhibitions, leur dignité.

On s'était rendu compte que les voisines avaient commencé à se lier d'amitié. Vu de la fenêtre de la cuisine, elles semblaient avoir créé une petit miracle : elles étaient devenues amies, même si au premier abord, elles n'étaient pas faites pour s'entendre. L'une fumait comme une cheminée par soir de grands froids, l'autre chialait aussitôt que son chum allumait une clope près des enfants; l'une portait des restants de dreads qui rappelaient des jours meilleurs, l'autre hissait sur la cime de son crâne un chignon chic élaboré grâce à cette sorte de beigne brun qui ressemble à une éponge pour récurer les casseroles; l'une passait ses journées à la maison, l'autre courait après chaque seconde abandonnée dans le quotidien fou de la semaine; l'une venait d'être mère pour la première fois, l'autre était maintenant fière de ses deux grandes filles parce qu'elles faisaient leurs devoirs seules en rentrant de l'école. Elles semblaient donc appartenir à deux univers distincts, mais c'était oublier qu'elles habitaient, depuis toujours, le même quartier et qu'une volonté atavique de garder la tête hors de l'eau les unissait  toutes deux, comme tous les pauvres bougres qui étaient nés dans ce même quartier.

Aujourd'hui, maintenant que j'ai assisté à leur prise de bec, force est de constater qu'il s'agissait d'une harmonie en superficie : la première enviait de toute évidence la seconde et l'envie de la première rencontrait parfaitement le désir de prodiguer des conseils de la seconde. Étrangement, cette relation verticale rappelait la disposition de leurs appartements : l'envieuse vivait en-dessous de l'autre et inversement.

La vitesse avec laquelle s'était tissée leur relation avait quelque chose de louche. On aurait dit que leur amitié s'était construite en un clin d'oeil, un peu comme l'araignée, le jour, si immobile qui parvient, en une seule nuit, à tendre un piège gros comme ma tête. Ajoutons à cela le fait qu'il s'agissait de personnes dotées d'un franc parler manifeste. Cela me paraissait donc une situation délicate que des digues imaginaires empêchaient de faire déborder sur le terrain de la discorde.  J'aurais placé un collant «Attention matière inflammable» si leur relation n'avait pas été si peu tangible. D'ailleurs, je craignais l'effet de quelques grosses bières sur cette amitié en surface si prometteuse. Et c'est ce qui arriva le seul samedi d'avril où la température fut clémente.

L'alcool, le soleil, l'envie, la condescendance installèrent une ambiance toute dédiée aux conflits. Mais ce qui fit vraiment tout basculer, c'est le chum de l'envieuse. Elle pouvait s'inventer une vie quand il était absent, mais en sa présence, elle ne pouvait plus jouer à la fille équilibrée qui essaie de s'en sortir. Il avait le don de faire sortir le pire en elle. Depuis que la petite était née, c'était carrément invivable. Elle essayait de le cacher, de se dire que ce n'était qu'une passe. Elle avait tout de même fini par en glisser un mot à sa nouvelle amie. À quoi bon les amis si ce n'est pas pour se confier?

Plus la soirée avançait, plus volume de la musique montait dehors. On était passé d'un party sympathique qui crée un murmure quand les fenêtres sont fermées à une fête décadente où la crainte de la police se fait sentir. Du gros gangsta rap recouvrait toutes les parcelles d'air de la ruelle. Pas moyen de dormir. On finit par comprendre que la chicane était prise bien comme il faut.

Ça avait commencé quand le chum de l'envieuse avait voulu monter le volume comme toute bonne personne ivre dont les tympans ne sont plus étanches. Les autres convives trouvaient qu'il exagérait, sans pour autant réussir à le convaincre de revenir à la raison. Et puis, ça éclata. L'envieuse en avait ras le pompon de son gros morron et ne s'empêcha pas de le lui dire, devant tous les autres. Il la traita de lâche, de faible. Elle envoya valser sa casquette qu'il portait sur le bout de la tête. Ils passèrent proche d'en venir aux poings quand des amis vinrent les séparer en invitant le chum à se calmer par des « eh gros! » pleins d'une sollicitude molle et stupide. Cela prit carrément une tournure funeste quand le chum de l'envieuse devint la cible des réprimandes de son amie qui l'invita à quitter les lieux au plus sacrant. Il en profita pour faire sortir ce qui le pesait depuis un moment : sa blonde subissait la mauvaise influence de cette nouvelle amitié et leur couple en pâtissait. L'amie répondit du tac au tac que cette relation battait de l'aile bien avant leur rencontre, indiquant par la même occasion que les confidences allaient bon train entre elles et qu'une complicité certaine les avait menées à médire, à se confier, à se dévoiler -- appelez ça comme vous voulez. C'était la goutte qui fit déborder le vase. Le chum de l'envieuse la poussa d'un geste brusque et désintéressé et elle bascula dans le barbecue qui s'éteignit aussitôt. La soirée s'interrompit dans les cris, les pleurs, une bouteille cassée et les frustrations. L'envieuse en voulait à sa nouvelle amie de l'avoir trahi en divulguant ce qu'elle avait avoué avec peine, pensant que son secret et sa misère étaient en sécurité entre les mains de sa voisine. La voisine, plus blessée à l'orgueil qu'à son intégrité physique, demanda à tout le monde de quitter les lieux prestement. Elle ramassa les vides, le verre brisé en mille miettes sur le sol, le cendrier, la stéréo trop bruyante, les vieux sacs de chips. Et c'est ce qui scella une amitié trop vite entamée quelques semaines plus tôt. 

On ne revit plus les voisines jaser sur le balcon ni surveiller les enfants dans la cour commune. Le chum de l'envieuse semble aussi avoir disparu de la carte. Peut-être que l'été et ses heures chaudes finiront par raviver la flamme de cette amitié qui semblait sincère, vue de la fenêtre de la cuisine. Peut-être que les dignités perdus se renouvelleront dans la douceur de juin.

samedi 15 avril 2017

Dans le printemps des séries


Le printemps ramène toujours les mêmes vieilleries qui paraissent nouvelles, mais il n'en est rien. Pensons au sable dans le coin des rues qui vole au vent aussitôt que la brise se lève jusqu'à temps que la grosse machine de la ville vienne l'aspirer. Pensons au Canadien qui finit par faire les séries même si rien de tel ne s'annonçait jusque-là. Pensons aux crocus mauves et blancs qui se taillent un chemin dans les couches de terre et de neige. Pensons à l'idée piquante et tenace des vacances qui commencent à tourmenter les esprits fatigués. C'est toujours la même affaire, on croirait. 

Or, le pareil au même réussit à se renouveler de temps en temps, comme ce fut le cas en 2014 tandis que le Canadien avait connu une pas pire saison. Je m'en rappelle parce que je ne regarde jamais le hockey. Pour que la fièvre m'ait atteinte, il fallait bien qu'il se passe quelque chose de spécial. Dans notre petit 4 et demie dans Hochelaga où tu peux entendre ton voisin engueuler sa blonde ou sa blonde engueuler le bébé, on distinguait la clameur des partisans partout dans les rues. En ce doux printemps, les fenêtres ouvertes laissaient d'abord se répandre l'enthousiasme privilégié de ceux qui paient le câble HD et, ensuite, venait l'enthousiasme ordinaire de ceux qui pognent le poste de base, sans flafla. On s'était joint à la mêlée, entraînés par la fureur des partisans, même si on ne voyait pas vraiment la rondelle dans la grisaille picotée du téléviseur et même si le hockey nous passait dix pieds par-dessus la tête le reste du temps. Le Canadien avait finalement été éliminé par Les Rangers de New York lors du sixième match de la finale de l'Est. 1 à 0. 

Peut-être que c'est ce soir-là d'ailleurs que ça s'est passé. Je ne me souviens plus. Il faut dire que j'étais un peu sonnée. À l'hôpital, on m'avait donné un calmant par intraveineuse du meilleur effet : rires infinis, conscience restreinte du réel, mémoire trouée. Ma mère m'avait appelée dans la soirée pour voir comment j'allais parce que plus tôt, je lui tenais un discours inintelligible au téléphone, ce dont je n'avais aucun souvenir, bien entendu. Je me rappelais par contre que dans l'après-midi, on m'avait enlevé quelque chose de pas normal dans le ventre, pas normal comme dans je ne savais même pas que ça existait. Ce n'est qu'après cet épisode, quand j'en ai parlé à d'autres filles, que j'ai su que c'était courant et que ça arrivait souvent lors de la première grossesse. Comme l'effervescence sportive était dans l'air et que j'étais frostée ben dure, j'avais pris sur moi de renommer le phénomène. Ce n'était pas un « œuf clair » que j'avais porté 11 semaines et demie, mais bien une « poche de hockey ». Mon corps n'avait pas généré un bébé. Il avait décidé de créer un appendice vide et sans espoir, un peu comme le sac qu'allait devoir traîner les joueurs du Canadien dans les prochaines semaines, eux qui venaient d'être éliminés par Les Rangers de New-York. 

Ce printemps-là, j'avais lu, bercée au même rythme par les rayons du soleil et par l'illusion d'être enceinte, le texte de Fanny Britt, Les tranchées dans lequel elle traite de maternité d'une façon féministe qui savait me plaire. Le lien entre le titre et le sujet de l'essai m'échappe au moment où j'écris ces lignes. Toutefois, je sais que des tranchées, on en creuse à la guerre pour se défendre contre l'ennemi. Des tranchées, on en creuse aussi au printemps quand les rues pluvieuses sont gorgées de boue et que les eaux trop abondantes doivent s'écouler vers la grille des égouts. Et on s'efforce d'en creuser aussi, au printemps, quand le Canadien perd les séries, qu'au même moment, l'effet des calmants s'estompent et qu'il ne reste, au dehors, qu'une ouate blanche scotchée sur la main qui annonce des revers nouveaux et du chagrin. Le printemps, des fois, se renouvelle plus que d'autres.

mardi 29 décembre 2015

Dans les loafers abîmés

Passer quatre heures debout avec ça dans les pieds me paraissait inconvenant. Premièrement, j'aurais trop chaud. Deuxièmement, j'aurais l'air de la dernière des habitantes. Porter des grosses bottes d'hiver pour glisser entre les rangées de la boutique alors en proie aux affamés du Boxing Day, ce n'était pas l'idée la plus scintillante. J'avais compté, à tort, sur les ressources sans fin de la boutique de ma mère. 

Habituellement, je pouvais mettre la main sur une veste chaude pour contrer la bise que provoquaient les ouvertures fréquentes de la porte d'entrée du magasin. En cas de mailles effilées, je savais aussi qu'elle gardait des bas collants de rechange. J'en étais venue à la vérité suivante : la boutique de ma mère offrait des compensations appréciables pour toutes formes d'aléas. Sachant cela, je décidai de ne pas apporter une paire de souliers de rechange pour travailler le jour du Boxing Day. 

C'est donc avec un naturel primesautier que ma mère, constatant de visu mon problème de chausses, me suggéra de me servir dans sa réserve de souliers. Il n'y avait qu'une seule paire, quasiment abandonnée dans le fond du garde-robe : noire, en cuir relâché, un peu déformée. T'en as pas d'autres?, que je lançai à ma mère qui s'affairait à préparer la caisse tandis que ma soeur installait les pancartes «50%» un peu partout sur les présentoirs. Non, ta soeur a pris l'autre paire. Cette paire-là, c'est à Jojo. Elle est croche au bout. Peut-être qu'elle ne t'ira pas.

Ce détail comportait une texture choquante. Je n'étais pas heurtée comme on peut l'être quand on reçoit une insulte en plein visage. Après tout, comment peut-on être outré par ce genre de détail? J'étais plutôt frappée par la simplicité avec laquelle ma mère amenait à mon entendement un fait grave. Ces souliers, non seulement, ils n'appartenaient pas à ma mère, mais ils appartenaient à Jojo.  Une vague assommante de réalité me traversa qu'un ressac de tristesse acheva de recouvrir. Ma mère abordait dorénavant le sujet de front. Elle parlait d'elle sans camoufler un noeud dans la gorge. J'imagine qu'on était rendus là : parler de Jojo librement. 

Cette paire de souliers avaient été délaissées par sa propriétaire, partie les pieds devant, en novembre dernier. Jojo avait déjà travaillé avec ma mère à la boutique et de toute évidence, elle n'avait jamais cru bon récupérer ses objets personnels. Le signe d'un oubli ou d'un désintérêt pour les choses matérielles qui ne nous sont d'aucune aide lorsque la maladie fait son nid et qu'on se sait condamné. La santé avait quitté son corps depuis plusieurs mois. La vie ne possédait plus cette douceur exquise des grands jours que l'on nomme «qualité-de-vie» à défaut de trouver un terme plus judicieux pour désigner l'enchainement raisonnable des jours, des nuits, des semaines et ainsi de suite, jusqu'à façonner un collier léger fait de temps indistinct.

Elle n'avait plus de «qualité-de-vie». Elle est mieux où elle est maintenant. 

On aura beau dire que cette fameuse «qualité-de-vie» l'avait quittée, mais de là à affirmer que la mort en devenait une alternative enviable, il n'y avait qu'un pas que plusieurs franchissaient d'un bond allègre. Chacun s'entiche de ce cliché, comme d'autres se cramponnent, pendant le Boxing Day, à objet quelconque que la fulgurance des bas prix rend tout à coup indispensable. On se jette sur «la-qualité-de-vie» de la même manière qu'on se jette sur les rabais : en serrant les dents et en fermant les yeux. La maladie s'incruste et fait oublier l'avant : avant le diagnostic, avant la chimio, avant les jaquettes au beau milieu de la journée, avant le crâne dégarni. Tout se bouscule et finit par culbuter dans l'abîme de la maladie. C'est cet avant-là, cruel quand il parvient à se tailler une place par-dessus les souvenirs d'un corps souffrant, qui rend l'absence incohérente. Un morceau de puzzle en allé. Un problème insoluble qui rend l'image incomplète. Les souliers de Jojo me ramenaient à cela : à ce corps évaporé et illogique. 

Après que ma mère m'ait lancé que je pouvais enfiler les souliers de Jojo, je restai à regarder ces loafers abîmés par l'usure du corps et par le labeur régulier. Je ravalai un sanglot, considérant qu'on était sur le point d'ouvrir les portes du magasin à une horde de clients insatiables. Cette année, je garderais donc mes bottes malgré la chaleur et la disgrâce. J'allai ouvrir la porte de la boutique pour accueillir les clients avec le sourire écaillé des gens qui cachent des squelettes dans leur placard.

samedi 4 avril 2015

Dans la cueillette II

T'es trop petite! On te perdrait dans bouette! Reste ici avec les femmes. Et je retournais m'asseoir avec les femmes. Maudit qu'on niaisait avec les femmes. Droites sur nos chaises, on jasait pis on prenait des cafés. Ce genre d'activité m'allait à ravir habituellement. La tête affalée dans mes paumes, j'adorais écouter les adultes. Pas une bribe de conversation ne m'est restée en mémoire et, pourtant, j'en ai entendu des matantes Nicole chouenner pis chialer. L'affaire, c'est qu'en comparaison, aller aux moules me paraîssait nettement plus enthousiasmant. Ce que je considérais jusqu'alors comme un art de vivre mystérieux devenait, au contact de cette autre possibilité, une banalité à crier de rage. Moi aussi, je voulais aller aux moules

Même si les mollusques n'offrent aucune résistance et que ce n'est pas aussi excitant que la chasse aux bêtes sauvages, il reste que la cueillette des moules est périlleuse. Nul besoin de camouflage, mais quand même, il faut se prémunir contre les éléments qui, au printemps, se libèrent de leurs prisons glaciales. Sont nécessaires des bottes hautes de pluie, des gants de caoutchouc sous lesquels on enfile une autre paire, plus chaude celle-là, et des sceaux de plastique qui, remplis, peuvent être d'une lourdeur à faire se rompre les os des petites filles. Ce qui est indispensable aussi, c'est le courage. Comme on attend que le niveau de l'eau soit à son plus bas pour s'affairer, la glaise gluante risque à tout moment d'aspirer une botte ou une main. Le froid et la menace de la marée montante représentent des ennemis des plus sournois. Subir la brûlure de l'eau glacée du printemps consistait en un supplice que mon père ne me jugeait pas capable d'endurer. Un autre. Tu pourrais rester pognée dans glaise pis perdre tes bottes! La succion est forte. T'es trop petite, je te dis. 

Lorsque les gars revenaient de la mer après une heure ou deux, ils passaient la porte avec une fierté de conquistadors. De quoi me faire envier encore plus leur vie de muscles masculins. Une anecdote après l'autre sur leur escapade, ils déballaient leur butin. Entre deux histoires de Michel qui avait échappé ses lunettes dans la bouette parce que Pierre avait eu la valeureuse idée de le faire trébucher, les femmes reprenaient le flambeau. Elles vérifiaient une à une le contenu de chaque chaudière remplie à rabord de coquilles bleues. Ensuite, les moules se retrouvaient dans une marmite d'eau fumante ayant, pour seul agrément, un oignon. Une année, mon père a eu la singulière idée d'ajouter des épices cajuns dans la recette. Après que chacun lui ait manifesté que c'était là un faux pas ignoble, peut-être aussi malavisé que la fois où il avait mis une tige de vanille dans la friteuse pour embaumer l'air et, par la même occasion, les frites elles-mêmes, après cela, on est resté à la méthode de cuisson traditionnelle : moules, oignon, eau, sel. C'est beaucoup plus tard que j'ai appris que ce plat pouvait être gastronomique. Chez nous, manger des moules équivalaient à cueillir des bleuets et, tout de suite après, les manger dans le casseau. Sans flafla. Après quelques minutes de gros bouillons, on se réunissait autour de la marmite transférée depuis la cuisinière jusqu'à l'îlot au milieu de la cuisine. Les visages suspendus au-dessus des coquilles ouvertes, on enfilait les moules une à une en faisant attention de ne pas mâcher trop fort, par peur de se casser une dent sur une perle. C'est arrivé à Solange l'année où, comme pour faire exprès, elle venait de changer son dentier. J'ai d'ailleurs monté une collection de perles avec les années. Dans un pot de pilules, j'ai conservé les petites roches bleutées, roses et pourpres accumulées au fil de mes croquées. En plus de garder précieusement les perles, j'entretenais une autre fantaisie que je partageais, celle-là, avec ma mère : tremper les moules dans le vinaigre blanc. À cause de cela d'ailleurs, nous a été accolés une insulte que ma mère a longtemps eu dans le travers de la gorge : les twits. C'est Paul, le frère de mon père, qui s'était chargé de nous remettre à notre place. 

C'est qu'il faut comprendre que, dans la famille paternelle, déguster ses moules dans le vinaigre consistait en une hérésie pareille à prier un crucifix posé à l'envers. Forcément, cela attirait les regards obliques. Comme on était chez des gens de peu, le strict minimum était exigé en tout. Il en allait de  ses générations antérieures marquées par les restrictions et les ceintures serrées au coton. Ma mère et moi, on détonait pas rien qu'un peu. On était des filles de la ville. La même chose est arrivée à mon frère quand il est arrivé avec ses 301 aux lacets orange fluo. Les cousins se sont presque étouffés dans leur crème soda. Tiens! Le gars de la ville arrive avec ses runnings de frais chié. Dans ce coin-là, il n'y en avait que pour les Sugi. Disons que parmi eux, la norme apparaissait encore plus cuisante. 

Aujourd'hui, me faire traiter de twit me paraît inoffensif. Mais à cet âge, qu'un adulte se charge de m'insulter et qu'il y prenne plaisir me semblait une entorse inquiétante à son rôle de grande personne. Ma mère, non plus, ne la trouvait pas drôle. En fait, cela la piquait au point qu'elle en rougissait de colère et qu'elle se taisait pour le reste de la journée. Pour ma part, comme j'étais orgueilleuse et un peu tite criss sur les bords, je faisais mine de ne pas être affectée. Je riais, jaune certes, et je répliquais une ânerie de gamine qui veut avoir l'air intelligente mais jamais effrontée. 

N'empêche, je m'ennuie de cette époque où les moules se cueillaient encore et n'étaient pas prohibées à cause de leur haut taux de toxine paralysante, voire mortelle. J'en ai engloutis des moules gorgées de mercure. Je m'ennuie aussi de cette époque où j'étais une fausse fille de la ville. Je m'ennuie de cette époque parce qu'on était alors capables de faire semblant que Paul allait bien et que c'était normal après tout que la seule chose qu'il soit en mesure d'avaler fussent les fameuses moules ramassées au printemps. C'était des années où il était aussi périlleux de lever un tabou sur les bouteilles cachées dans le coffre du char de Paul que sur les déchets enfouis dans la boue du fleuve. C'était pourtant des années où, croyait-on, j'étais trop petite.

samedi 13 septembre 2014

Dans l'asti de trempette


Le jour où l'on a cessé de mettre du ketchup aux fruits dans la trempette concorde avec un autre événement de mon enfance, un événement de moindre importance celui-là : la venue d'un missionnaire dans notre salon. Cet homme sans nom qui préférait qu'on l'appelle «mon Père» avait passé plusieurs mois en Afrique et ma mère l'avait invité, à cette époque où elle était encore pratiquante, à venir nous entretenir de foi, de charité et de pauvreté. Pour l'occasion, on avait installé un écran blanc sur lequel on projetterait des diapositives. Un soleil ardent pétaradait chacune de ses photos. Des bruns et des jaunes, voilà les seuls souvenirs qui me restent de ces images. Avec sa soutane sombre, son col romain, sa grande taille et sa panoplie de clichés, il prenait tout l'espace du salon. C'était le seul homme dans la place. Que des femmes avaient accepté l'invitation, comme si le récit du missionnaire ne s'adressait qu'à la gente féminine au même titre que les soirées Tupperware. 

D'une égale gravité, ces deux événements sont inscrits au fer rouge dans ma mémoire. Il faut savoir que la trempette est, chez nous, un art. Le secret de cette oeuvre alchimique m'a été transmis un peu malgré moi, sans que je ne m'en rende compte, comme on reçoit une tare génétique ou comme on reçoit le don d'arrêter le sang. Depuis lors, je suis en charge de la préparation de cette petite sauce insignifiante lors de nos rassemblements familiaux. Tout a commencé quelques heures avant la venue du missionnaire alors qu'on s'affairait dans la cuisine, ma mère, matante Jojo et moi, à confectionner des bouchées pour accueillir les invités qui viendraient, plus tard, se suspendre aux lèvres pieuses de notre ecclésiastique en résidence. 

Non contente d'être responsable de la trempette, je pris, cette même journée, la lourde décision de soustraire le ketchup aux fruits de la recette traditionnelle, mixture indigne qui formait immanquablement des mottons gros comme ma tête. Je lui préférai le ketchup ordinaire. Je fis donc entrer ma famille dans la modernité. Cela peut paraître anodin comme métamorphose, mais ce fut  également pour moi une étape charnière où je devins un peu plus responsable, un peu moins enfant, et où je commençai à prendre une certaine latitude par rapport aux préceptes familiaux pour la plupart édictés par ma mère. Remarquons toutefois que j'étais encore impressionnable en dépit de cette apparente prise de liberté, ce qui est d'autant plus évident dans les lignes qui suivent.

Quelques minutes avant l'arrivée des invitées, je fus prise en flagrant délit, non pas de tendresse, mais bien d'insolence. Je venais tout juste de servir la damnée trempette. Pour faire honneur au bon goût de ma génitrice, j'avais versé la sauce revampée dans le beau plat Tupperware qu'elle venait d'acheter. En forme de cercle, il était fait pour accueillir la trempette au centre et les différents légumes tout autour. C'était, selon toute vraisemblance, une pièce maîtresse de son service de vaisselle. Contemplant mon oeuvre sur la table à café, je décidai d'entamer ce délice et d'y plonger un bâtonnet de céleri. Je pris une bouchée et, du même souffle, je replongeai le reste du morceau dans la sauce. Matante Jojo qui avait assisté, stupéfaite, à la scène passa près de moi et me lança un «On-fait-pas-ça!» d'une sécheresse dont même le désert n'aurait su s'accommoder. Ma mère, pourtant très au fait des préceptes de la bienséance et de l'importance de leur transmission, avait visiblement oublié de me léguer celui-là qui me parut dès lors fort à propos. Malgré ma nouvelle attribution à la confection de la trempette, je ne possédais pas l'immunité. J'avais encore des croûtes à manger. Je fis mienne cette règle. Je l'adoptai comme les autres, représentant comme les autres, la base du vivre-ensemble le plus élémentaire. L'intégration se fit quelques minutes après avoir digéré cette manière de soufflet que ma tante venait de m'administrer devant les convives.

Ce soir-là, je reçus à la fois une promotion qui me fit croire le temps d'un battement de paupière que j'étais devenue une grande et une réprimande qui me ramena à ma condition de petite fille dont l'éducation était encore à faire. C'est peut-être pour cela, trop préoccupée par la secousse de ce va-et-vient contradictoire, que je n'ai aucun souvenir des enseignements probablement fort pertinents du missionnaire dans notre salon, venu spécialement d'Afrique pour témoigner du monde et de ses grandeurs.

samedi 5 avril 2014

Dans le vide



La première personne à qui je l'ai dit, c'est à mon garagiste. Il semblait heureux pour moi et s'est mis, du coup, à me couvrir de bienveillances. J'étais devenu fragile comme un oeuf. L'aveu nous rend, en deux secondes, plus important. Le contenu de cet aveu, il s'agit de le perdre pour se rendre compte de la magie qu'il contient. Une fois l'avoir perdu, tout se recouvre du même verni rudimentaire que jadis : une patine pâlotte. On génère la clarté du vide. On se roule en boule de son côté du lit et on ne pense à rien.


Je vous donne des oeufs. 
L'oeuf en sa forme ronde Semble au Ciel, 
qui peut tout en ses bras enfermer, 
Le feu, l'air et la terre, et l'humeur de la mer, 
Et sans estre comprins comprend tout en ce monde. 

La taye semble à l'air, et la glère féconde 
Semble à la mer qui fait toutes choses germer : 
L'aubin ressemble au feu qui peut tout animer, 
La coque en pesanteur comme la terre abonde, 
Et le ciel et les oeufs de blancheur sont couvers. 

Je vous donne (en donnant un oeuf) tout l'Univers : 
Divin est le présent, s'il vous est agréable. 
 Mais bien qu'il soit parfait, il ne peut égaler 
Vostre perfection qui n'a point de semblable, 
Dont les Dieux seulement sont dignes de parler.

(Ronsard)