samedi 4 avril 2015

Dans la cueillette II

T'es trop petite! On te perdrait dans bouette! Reste ici avec les femmes. Et je retournais m'asseoir avec les femmes. Maudit qu'on niaisait avec les femmes. Droites sur nos chaises, on jasait pis on prenait des cafés. Ce genre d'activité m'allait à ravir habituellement. La tête affalée dans mes paumes, j'adorais écouter les adultes. Pas une bribe de conversation ne m'est restée en mémoire et, pourtant, j'en ai entendu des matantes Nicole chouenner pis chialer. L'affaire, c'est qu'en comparaison, aller aux moules me paraîssait nettement plus enthousiasmant. Ce que je considérais jusqu'alors comme un art de vivre mystérieux devenait, au contact de cette autre possibilité, une banalité à crier de rage. Moi aussi, je voulais aller aux moules

Même si les mollusques n'offrent aucune résistance et que ce n'est pas aussi excitant que la chasse aux bêtes sauvages, il reste que la cueillette des moules est périlleuse. Nul besoin de camouflage, mais quand même, il faut se prémunir contre les éléments qui, au printemps, se libèrent de leurs prisons glaciales. Sont nécessaires des bottes hautes de pluie, des gants de caoutchouc sous lesquels on enfile une autre paire, plus chaude celle-là, et des sceaux de plastique qui, remplis, peuvent être d'une lourdeur à faire se rompre les os des petites filles. Ce qui est indispensable aussi, c'est le courage. Comme on attend que le niveau de l'eau soit à son plus bas pour s'affairer, la glaise gluante risque à tout moment d'aspirer une botte ou une main. Le froid et la menace de la marée montante représentent des ennemis des plus sournois. Subir la brûlure de l'eau glacée du printemps consistait en un supplice que mon père ne me jugeait pas capable d'endurer. Un autre. Tu pourrais rester pognée dans glaise pis perdre tes bottes! La succion est forte. T'es trop petite, je te dis. 

Lorsque les gars revenaient de la mer après une heure ou deux, ils passaient la porte avec une fierté de conquistadors. De quoi me faire envier encore plus leur vie de muscles masculins. Une anecdote après l'autre sur leur escapade, ils déballaient leur butin. Entre deux histoires de Michel qui avait échappé ses lunettes dans la bouette parce que Pierre avait eu la valeureuse idée de le faire trébucher, les femmes reprenaient le flambeau. Elles vérifiaient une à une le contenu de chaque chaudière remplie à rabord de coquilles bleues. Ensuite, les moules se retrouvaient dans une marmite d'eau fumante ayant, pour seul agrément, un oignon. Une année, mon père a eu la singulière idée d'ajouter des épices cajuns dans la recette. Après que chacun lui ait manifesté que c'était là un faux pas ignoble, peut-être aussi malavisé que la fois où il avait mis une tige de vanille dans la friteuse pour embaumer l'air et, par la même occasion, les frites elles-mêmes, après cela, on est resté à la méthode de cuisson traditionnelle : moules, oignon, eau, sel. C'est beaucoup plus tard que j'ai appris que ce plat pouvait être gastronomique. Chez nous, manger des moules équivalaient à cueillir des bleuets et, tout de suite après, les manger dans le casseau. Sans flafla. Après quelques minutes de gros bouillons, on se réunissait autour de la marmite transférée depuis la cuisinière jusqu'à l'îlot au milieu de la cuisine. Les visages suspendus au-dessus des coquilles ouvertes, on enfilait les moules une à une en faisant attention de ne pas mâcher trop fort, par peur de se casser une dent sur une perle. C'est arrivé à Solange l'année où, comme pour faire exprès, elle venait de changer son dentier. J'ai d'ailleurs monté une collection de perles avec les années. Dans un pot de pilules, j'ai conservé les petites roches bleutées, roses et pourpres accumulées au fil de mes croquées. En plus de garder précieusement les perles, j'entretenais une autre fantaisie que je partageais, celle-là, avec ma mère : tremper les moules dans le vinaigre blanc. À cause de cela d'ailleurs, nous a été accolés une insulte que ma mère a longtemps eu dans le travers de la gorge : les twits. C'est Paul, le frère de mon père, qui s'était chargé de nous remettre à notre place. 

C'est qu'il faut comprendre que, dans la famille paternelle, déguster ses moules dans le vinaigre consistait en une hérésie pareille à prier un crucifix posé à l'envers. Forcément, cela attirait les regards obliques. Comme on était chez des gens de peu, le strict minimum était exigé en tout. Il en allait de  ses générations antérieures marquées par les restrictions et les ceintures serrées au coton. Ma mère et moi, on détonait pas rien qu'un peu. On était des filles de la ville. La même chose est arrivée à mon frère quand il est arrivé avec ses 301 aux lacets orange fluo. Les cousins se sont presque étouffés dans leur crème soda. Tiens! Le gars de la ville arrive avec ses runnings de frais chié. Dans ce coin-là, il n'y en avait que pour les Sugi. Disons que parmi eux, la norme apparaissait encore plus cuisante. 

Aujourd'hui, me faire traiter de twit me paraît inoffensif. Mais à cet âge, qu'un adulte se charge de m'insulter et qu'il y prenne plaisir me semblait une entorse inquiétante à son rôle de grande personne. Ma mère, non plus, ne la trouvait pas drôle. En fait, cela la piquait au point qu'elle en rougissait de colère et qu'elle se taisait pour le reste de la journée. Pour ma part, comme j'étais orgueilleuse et un peu tite criss sur les bords, je faisais mine de ne pas être affectée. Je riais, jaune certes, et je répliquais une ânerie de gamine qui veut avoir l'air intelligente mais jamais effrontée. 

N'empêche, je m'ennuie de cette époque où les moules se cueillaient encore et n'étaient pas prohibées à cause de leur haut taux de toxine paralysante, voire mortelle. J'en ai engloutis des moules gorgées de mercure. Je m'ennuie aussi de cette époque où j'étais une fausse fille de la ville. Je m'ennuie de cette époque parce qu'on était alors capables de faire semblant que Paul allait bien et que c'était normal après tout que la seule chose qu'il soit en mesure d'avaler fussent les fameuses moules ramassées au printemps. C'était des années où il était aussi périlleux de lever un tabou sur les bouteilles cachées dans le coffre du char de Paul que sur les déchets enfouis dans la boue du fleuve. C'était pourtant des années où, croyait-on, j'étais trop petite.

samedi 13 septembre 2014

Dans l'asti de trempette


Le jour où l'on a cessé de mettre du ketchup aux fruits dans la trempette concorde avec un autre événement de mon enfance, un événement de moindre importance celui-là : la venue d'un missionnaire dans notre salon. Cet homme sans nom qui préférait qu'on l'appelle «mon Père» avait passé plusieurs mois en Afrique et ma mère l'avait invité, à cette époque où elle était encore pratiquante, à venir nous entretenir de foi, de charité et de pauvreté. Pour l'occasion, on avait installé un écran blanc sur lequel on projetterait des diapositives. Un soleil ardent pétaradait chacune de ses photos. Des bruns et des jaunes, voilà les seuls souvenirs qui me restent de ces images. Avec sa soutane sombre, son col romain, sa grande taille et sa panoplie de clichés, il prenait tout l'espace du salon. C'était le seul homme dans la place. Que des femmes avaient accepté l'invitation, comme si le récit du missionnaire ne s'adressait qu'à la gente féminine au même titre que les soirées Tupperware. 

D'une égale gravité, ces deux événements sont inscrits au fer rouge dans ma mémoire. Il faut savoir que la trempette est, chez nous, un art. Le secret de cette oeuvre alchimique m'a été transmis un peu malgré moi, sans que je ne m'en rende compte, comme on reçoit une tare génétique ou comme on reçoit le don d'arrêter le sang. Depuis lors, je suis en charge de la préparation de cette petite sauce insignifiante lors de nos rassemblements familiaux. Tout a commencé quelques heures avant la venue du missionnaire alors qu'on s'affairait dans la cuisine, ma mère, matante Jojo et moi, à confectionner des bouchées pour accueillir les invités qui viendraient, plus tard, se suspendre aux lèvres pieuses de notre ecclésiastique en résidence. 

Non contente d'être responsable de la trempette, je pris, cette même journée, la lourde décision de soustraire le ketchup aux fruits de la recette traditionnelle, mixture indigne qui formait immanquablement des mottons gros comme ma tête. Je lui préférai le ketchup ordinaire. Je fis donc entrer ma famille dans la modernité. Cela peut paraître anodin comme métamorphose, mais ce fut  également pour moi une étape charnière où je devins un peu plus responsable, un peu moins enfant, et où je commençai à prendre une certaine latitude par rapport aux préceptes familiaux pour la plupart édictés par ma mère. Remarquons toutefois que j'étais encore impressionnable en dépit de cette apparente prise de liberté, ce qui est d'autant plus évident dans les lignes qui suivent.

Quelques minutes avant l'arrivée des invitées, je fus prise en flagrant délit, non pas de tendresse, mais bien d'insolence. Je venais tout juste de servir la damnée trempette. Pour faire honneur au bon goût de ma génitrice, j'avais versé la sauce revampée dans le beau plat Tupperware qu'elle venait d'acheter. En forme de cercle, il était fait pour accueillir la trempette au centre et les différents légumes tout autour. C'était, selon toute vraisemblance, une pièce maîtresse de son service de vaisselle. Contemplant mon oeuvre sur la table à café, je décidai d'entamer ce délice et d'y plonger un bâtonnet de céleri. Je pris une bouchée et, du même souffle, je replongeai le reste du morceau dans la sauce. Matante Jojo qui avait assisté, stupéfaite, à la scène passa près de moi et me lança un «On-fait-pas-ça!» d'une sécheresse dont même le désert n'aurait su s'accommoder. Ma mère, pourtant très au fait des préceptes de la bienséance et de l'importance de leur transmission, avait visiblement oublié de me léguer celui-là qui me parut dès lors fort à propos. Malgré ma nouvelle attribution à la confection de la trempette, je ne possédais pas l'immunité. J'avais encore des croûtes à manger. Je fis mienne cette règle. Je l'adoptai comme les autres, représentant comme les autres, la base du vivre-ensemble le plus élémentaire. L'intégration se fit quelques minutes après avoir digéré cette manière de soufflet que ma tante venait de m'administrer devant les convives.

Ce soir-là, je reçus à la fois une promotion qui me fit croire le temps d'un battement de paupière que j'étais devenue une grande et une réprimande qui me ramena à ma condition de petite fille dont l'éducation était encore à faire. C'est peut-être pour cela, trop préoccupée par la secousse de ce va-et-vient contradictoire, que je n'ai aucun souvenir des enseignements probablement fort pertinents du missionnaire dans notre salon, venu spécialement d'Afrique pour témoigner du monde et de ses grandeurs.

samedi 5 avril 2014

Dans le vide



La première personne à qui je l'ai dit, c'est à mon garagiste. Il semblait heureux pour moi et s'est mis, du coup, à me couvrir de bienveillances. J'étais devenu fragile comme un oeuf. L'aveu nous rend, en deux secondes, plus important. Le contenu de cet aveu, il s'agit de le perdre pour se rendre compte de la magie qu'il contient. Une fois l'avoir perdu, tout se recouvre du même verni rudimentaire que jadis : une patine pâlotte. On génère la clarté du vide. On se roule en boule de son côté du lit et on ne pense à rien.


Je vous donne des oeufs. 
L'oeuf en sa forme ronde Semble au Ciel, 
qui peut tout en ses bras enfermer, 
Le feu, l'air et la terre, et l'humeur de la mer, 
Et sans estre comprins comprend tout en ce monde. 

La taye semble à l'air, et la glère féconde 
Semble à la mer qui fait toutes choses germer : 
L'aubin ressemble au feu qui peut tout animer, 
La coque en pesanteur comme la terre abonde, 
Et le ciel et les oeufs de blancheur sont couvers. 

Je vous donne (en donnant un oeuf) tout l'Univers : 
Divin est le présent, s'il vous est agréable. 
 Mais bien qu'il soit parfait, il ne peut égaler 
Vostre perfection qui n'a point de semblable, 
Dont les Dieux seulement sont dignes de parler.

(Ronsard)

mercredi 12 mars 2014

Dans le mariage en blanc


J'ai déjà entendu mon père narguer un peu méchamment une tante en lui lançant au visage ses écarts libidineux du passé : «Tu t'es mariée en bleu, han! Oublie pas ça.» Ce genre d'union, c'était le seul remède pour les filles enceintes avant le mariage. La cérémonie était alors célébrée en bleu et non en blanc, pour étaler la faute prénuptiale aux yeux du plus grand nombre. Ma grand-mère était loin d'être une pécheresse : élevée au couvent, craignant le diable autant que faire se peut, un chapelet toujours à porter de main, pieuse. Elle n'aurait donc jamais consenti à perdre sa vertu. Ils se sont donc mariés en blanc, comme tous les gens «biens». Par amour? J'en doute.

Je sais qu'ils sont restés scotchés ensemble jusqu'à ce que grand-mère meure, mais ce n'est pas une preuve d'amour puisqu'on ne divorçait pas, chez ces gens-là. Ils s'entendaient comme chien et chat la plupart du temps. En dernier, mon grand-père s'impatientait devant les manquements de sa femme : pertes de mémoire, rétroaction pratiquement absente, peignure en bataille, manucure qui sacre le camp. Sa Madame Avon, dont la fierté avait toujours réussi à cacher une jambe boiteuse, perdait du galon aussi vite qu'il perdait ses cheveux. Quand elle est morte, il a commencé à la voir se promener dans la maison et à lui parler, la nuit, quand elle s'asseyait, fantôme frêle et claudiquant, au pied de son lit. Il s'ennuyait comme un damné de celle après qui il avait crié une bonne partie du temps. 

Je sais qu'une fois, ma grand-mère lui avait demandé pour danser. C'était une soirée d'anniversaire organisée dans une grande salle faite exprès pour se déhancher et boire un coup sans risquer d'abîmer les planchers, la vaisselle, les meubles. Elle était allée le voir, assis dans un racoin plate de la salle, s'était penchée vers son visage pour qu'il entende sa requête comme il faut. Il avait dit non. Insultée noire, elle était retournée s'asseoir de son bord. Plus tard, il avait eu le culot d'accepter de danser avec une autre, une de ses vieilles chipies qui lui servaient de soeur. Après ça, ma grand-mère ne pensait qu'à rentrer, pressant son mari de toutes sortes de manière, le manteau sur le dos, prête à quitter au plus maudit.

Je sais que mon grand-père est mort un 16 février, le jour de leur anniversaire de mariage. Mes oncles et tantes se sont tous entendu sur la valeur symbolique de cette date. Je sais qu'il est parti vite en petit Jésus de plâtre. À peine était-il rentré à l'hôpital qu'il nous quittait, le visage meurtri par la douleur éternelle des décédés : joues creuses, nez élimé, jambes maigres comme celles des petits oiseaux. Ils finissent tous par ressembler à des petits oiseaux à la fin, qu'importe la durée de leur trépas. La lumière verte de mon cellulaire s'est allumée. Un message par texto : «Dépêche-toi, ça achève.» Puis un autre, peu de temps après : «Il vient juste de partir... Ta mère va avoir besoin de toi.» J'étais à dix minutes de l'hôpital, coincée dans un char rendu inutile. Mes oncles et mes tantes se sont tous entendu pour dire qu'il était allé rejoindre grand-mère et qu'asteure, il ferait deux choses : écouter un poste de radio country et se balader à moto, bottes de cow-boy aux pieds.

Je sais qu'ils sont dorénavant scotchés ensemble pour l'éternité, même si ce scénario me semble peu probable, mais je n'ai toujours aucune idée si mes grands-parents se sont vraiment aimés.  

dimanche 9 mars 2014

Dans le 8 mars



Tu mettrais l'univers entier dans ta ruelle, Femme impure ! 
L'ennui rend ton âme cruelle. 
Pour exercer tes dents à ce jeu singulier, 
Il te faut chaque jour un coeur au râtelier. 
Tes yeux, illuminés ainsi que des boutiques 
Et des ifs flamboyants dans les fêtes publiques, 
Usent insolemment d'un pouvoir emprunté, 
Sans connaître jamais la loi de leur beauté.
(Baudelaire)

***

Deux d'entre eux tenaient un sommier à bout de bras au-dessus de leur tête, un autre transportait la cage d'un chien ou celle d'un chat-sofa souffrant d'embonpoint, les filles derrière papotaient pendant que l'une d'entre elles poussait un carrosse tout en trimballant un bébé fixé à sa poitrine. Ils profitaient vraisemblablement de ce soleil criard, un peu gros Jean comme devant, pour procéder au déménagement de l'un d'eux. La fille, peut-être. Ils sont déjà nombreux à habiter dans cet appartement. À toute heure du jour, on peut les entendre gueuler après l'un ou après l'autre : « M'man! Ouvre la porte! On arrive avec l'épicerie! », « Heille, viens chercher les sac, toé si tu manges, petit criss! », « Farme la porte osti! Tu le sais pas qu'y a un vortex dehors? En tout cas, on se gèle le cul. Farme l'osti de porte! ». Toutes des voix distinctes.

Cet après-midi-là où ils ont décidé de déménager la fille à pied, ils étaient cinq à participer à l'opération. Ils avaient environ douze ans à gang. Bien qu'ils paraissent assez flots pour aller à la Maison des Jeunes et pour lever le nez sur leur bal de finissants parce que de toute façon l'école c'est d'la marde, ils sont tout de même en âge de procréer puisque deux bébés font partie du clan. L'air de s'amuser ferme, ils descendaient les marches d'escalier, menant au deuxième étage de leur bloc-appartement, avec une méthode toujours renouvelée et un entrain sans pareil : «Enweille Johnny, essaye ça de même. Ça descend vite en tabarnack! », en se laissant chuter le long de la main courante en fer forgé. Lors d'un de leurs nombreux voyages, ils ont emmené un casier de polyvalente posé sur un diable, diable avec lequel ils se sont ensuite désennuyés pendant une dizaine de minutes en grattant le trottoir et sa neige ramollie qui décollait par morceaux.

Vînt le dernier voyage de ce déménagement pubère et bon marché : une lampe sur pied, trois casseroles, une poche de linges, deux oreillers, une télé. Les filles traînaient derrière, papotant et s'occupant des bébés. Arrivées en bas de l'escalier avec le carrosse, l'une d'elle, la mère de toute évidence, se mit à crier en direction d'un des gars rendu en haut de l'escalier : «Heille criss, er'viens! je peux pas monter le carrosse tu seule. Chu pas capable! J'ai l'aut' din bras », et son copain de lui répondre, en faisant un signe de tête vers la télé à deux pouces de son menton : «Ben oui, ta peu! Je monte ça avant. » Le jeune homme redescendit tout de suite après avoir posé la télé, empoigna le carrosse pour l'emmener au deuxième étage, sa blonde derrière lui. Quelques minutes plus tard, tous rentrés à l'intérieur, on put entendre : «8 piasses tabarnack! Cool osti, j'ai trouvé 8 piasses dans le casier!», joie percutante accompagnée d'un «Wouhou!» garroché avec la même candeur et le même élan d'un garçon de 6 ans qui vient de réussir son premier jump en bécyk. Du reste, c'était des bruits de métal, d'armoires qui ferment, de vaisselle bardassée qui parvenaient brutalement jusqu'à la rue puis jusqu'à nos oreilles, la porte extérieure  étant restée grande ouverte.

Après quelques minutes, la jeune mère sortit à l'extérieur, se dirigeant vers le trottoir, sans enfant ni carrosse, ayant pour seule compagnie sa copine occupée à papoter à propos de Johnny qui l'avait textée à trois heures du matin mercredi passé, probablement gelé raide, du ménage à faire dans c't'appartement-là, du trop mignon chien trouvé sur Kijiji. Soudainement, la jeune mère interrompit leur conversation pour en continuer une autre entamée à l'intérieur avec son copain. L'échange dura une fraction de seconde et servit à le narguer tout fort, aux vues et aux sus de tous dans l'appartement et dans la rue : «C'est ça... c'est ça... Je suis une osti de pute!». Elle continua de descendre les marches de l'escalier, avec une légèreté apparente que les attaques de son chum ne semblaient pouvoir bouleverser. Elle reprit le chemin emprunté mille fois cet après-midi-là. Je la perdis de vue au tournant d'une ruelle. Ce qui d'elle se rendait jusqu'à moi n'était que les papotages de l'autre, son amie, à propos de Johnny qui l'a textée à trois heures du matin mercredi passé, probablement gelé raide, du ménage à faire dans c't'appartement-là, du trop mignon chien trouvé sur Kijiji.

samedi 11 janvier 2014

Dans la chance (véritable et factice)


La jeune fille était si pâle, si amèrement triste, si profondément lasse, que mon cœur se serra et, malgré moi, je balbutiai : «Qu’avez-vous ?» Elle tendit la main, arracha une brindille, la mordilla et la rejeta au loin.  (Tourgueniev, Premier amour)

Les trottoirs glissants et brunâtres marquent une coupure drastique avec les couleurs affriolantes laissées derrière. Aussitôt l'appareil au sol, les touristes autour se mettent à applaudir, soulagés de se poser enfin à Montréal malgré le verglas qui nous maintenait, depuis plusieurs heures, suspendus nulle part, dans les non-lieux des aéroports. À entendre les claquements de mains, l'atterrissage s'apparente à une sorte de chance. Par le hublot, pourtant, le béton triste n'appelle d'aucune façon une si grande approbation.

Je croyais, à tort et je m'en rends compte une fois revenue, en avoir fini pour de bon avec les vacances. Le retour paraissait une chose appréciable, enthousiasmante presque. Voilà que, contre toutes attentes, les beuglements de la rue et les caniveaux distillants des odeurs putrides viennent à me manquer. Voilà qu'il faut se remettre dans cette peau tendue et maquillée, cette peau arrachée du lit par le réveil-matin, tirée à quatre épingles, toujours propre, un peu coincée dans chacun des carreaux du calendrier, disloquée en unités de temps. Voilà que s'impose une fascinante absurdité, une illustration écoeurante de l'aisance : le loisir bourgeois de l'ennui. À la manière d'une héroïne de romans russes, je regrette, lasse, ingrate, cet univers artificiel traversé de part en part d'ondées luxueuses et de vertiges faméliques. Cela, il me semble, constitue la seule et unique chance de la journée sur laquelle je refuse cependant de m'appuyer. 

jeudi 5 décembre 2013

Dans le manteau


Dans son manteau de fourrure chaud pis pas en même temps, la cliente à la pharmacie du coin gueulait ce matin à la tête de la caissière visiblement habituée à ce genre d'esbrouffe, vu le quartier, vu la misère qui se tire un rang dans ce bout-ci. Comment veux-tu, tabarnack!, que je paye? Han? Comment veux-tu? J'ai pas une criss de cennes. Comprends osti! C'est pas dur. J'ai pas une cenne pour moé, pis encore ben moins pour toé qui niaise derrière le comptoir de ton osti de pharmacie de marde. Hors d'elle, elle criait en se fouttant bien que la caissière, lorsqu'elle aurait fini son laïus de frustrée de la vie, lui témoigne de la compassion pour son porte-monnaie crevé ou qu'elle lui serve un air de chien battu. Non. Elle faisait du vent. Elle brassait le chaos cul par-dessus tête pour se délivrer des invraisemblances quotidiennes qui collent autant que la poussière au coin des yeux. Une tentative désespérée pour faire comprendre au monde que le monde a pas d'allure, qu'il est peigné tout croche et que ses bottines sont à l'envers. 

Ce soir, fouillez-moi pourquoi, mais c'est à cette femme-là que je pense. Dans le radio, Marjo chante des affaires passées date alors que je ne me doutais même pas qu'elles possédaient un seuil de péremption. Les événements surviennent malgré moi, que je sois d'accord ou non, que je sois prête ou non. Le paysage se paye une ride sur mon compte. Que j'embarque ou pas, il s'en torche ; il continue d'avancer.